—Votre situation, madame, dit Emilie, est moins désespérée peut-être que vous ne pensez. M. Montoni peut vous peindre ses affaires en plus mauvais état qu'elles ne sont réellement, pour exagérer, démontrer le besoin qu'il a de vos contrats: d'ailleurs, tant que vous les garderez ils vous offriront une ressource, si la future conduite de votre mari vous obligeait enfin à vous séparer de lui.
Madame Montoni l'interrompit impatiemment.—Insensible, cruelle fille! s'écria-t-elle: vous voulez donc me persuader que je n'ai pas sujet de me plaindre? que mon mari est dans une position brillante, que mon avenir est consolant, que mes douleurs sont puériles, romanesques, ainsi que les vôtres? Etrange consolation! me persuader que je suis hors de sens et de sentiment, parce que vous n'avez aucun sentiment vous-même. J'imaginais ouvrir mon cœur à une personne compatissante qui sympathiserait avec mes peines; mais je le vois trop, les gens à sentiments ne savent sentir que pour eux seuls. Retirez-vous.
Emilie, sans lui répliquer, s'éloigna dans le même moment avec un mélange de pitié et de mépris.
Emilie prit son voile et descendit aux remparts, la seule promenade qui lui fût permise. Elle eût bien désiré de parcourir les bois au-dessous, et surtout de contempler les sublimes tableaux du voisinage. Montoni ne consentant pas qu'elle sortît des portes du château, elle cherchait à se contenter des vues pittoresques qu'elle observait de la muraille. Les paysans qu'on employait aux fortifications étaient alors éloignés de leur ouvrage, et personne n'était sur les remparts; le ciel était sombre et triste comme elle. Cependant, le soleil perçant tout à coup au travers des nuages, Emilie voulut voir l'effet qu'il devait produire sur la tour du couchant: en se retournant, elle aperçut les trois étrangers arrivés le matin; elle tressaillit, une crainte involontaire s'empara d'elle, et regardant sur le rempart, elle n'y vit pas d'autres personnes. Ils s'approchèrent pendant qu'elle hésitait; la porte de la terrasse vers laquelle ils marchaient était toujours fermée, et pour sortir par l'autre, il fallait bien passer près d'eux. Avant de s'y résoudre, elle baissa son voile sur sa tête, mais il cachait mal sa beauté. Ils la regardèrent attentivement, et se parlèrent en mauvais italien; elle n'entendit que quelques mots: la fierté de leurs figures, à mesure qu'elle s'approchait d'eux, la frappa plus que n'avait encore fait la singularité de leurs vêtements. L'air et surtout la figure de celui qui marchait entre deux attirèrent son attention: elle exprimait une fierté sauvage, une sorte de férocité noire, et pourtant maligne: elle se sentit soulevée d'horreur. Ce caractère se lisait si facilement dans les traits de cet inconnu, qu'un seul coup d'œil l'imprima dans sa mémoire: elle avait passé très-vite, et à peine avait-elle un instant levé sur tout ce groupe un seul regard timide. Dès qu'elle fut au bout de la terrasse, elle se retourna, et vit les étrangers à l'ombre de la tourelle, qui la considéraient avec soin, et indiquaient par tous leurs gestes un entretien fort animé. Elle sortit du rempart, et se retira chez elle.
Montoni soupa fort tard et s'entretint avec ses hôtes dans le salon de cèdre, enflé de son triomphe récent sur Morano: il vida souvent son verre et s'abandonna sans mesure aux plaisirs de la table et de la conversation. La gaieté de Cavigni semblait, au contraire, gênée par l'inquiétude: il attachait ses regards sur Verezzi qu'il avait eu peine à contenir jusqu'alors, et qui voulait toujours faire part à Montoni des dernières insultes du comte.
Un des convives revint à l'événement de la précédente soirée: les yeux de Verezzi étincelèrent; ensuite on parla d'Emilie, et ce fut un concert d'éloges. Montoni seul gardait le silence.
Quand les domestiques furent sortis, la conversation devint plus libre; le caractère irascible de Verezzi mêlait quelquefois un peu d'aigreur à ce qu'il disait; mais Montoni déployait le sentiment de la supériorité jusque dans ses regards et dans ses manières. Un d'eux imprudemment vint à nommer de nouveau Morano: en ce moment Verezzi, échauffé par le vin, et sans égards aux signes que lui faisait Cavigni, donna mystérieusement quelques lumières sur l'incident de la veille. Montoni ne parut pas le remarquer: il continua de se taire, sans montrer aucune émotion. Cette apparente insensibilité ne faisant qu'augmenter la colère de Verezzi, il redit enfin le propos de Morano sur ce que le château ne lui appartenait pas légitimement, et sur ce que volontairement il ne lui laisserait pas un autre meurtre sur la conscience.
Serai-je insulté à ma table, et le serai-je par mon ami? dit Montoni pâle de fureur. Pourquoi me répéter les propos d'un insensé! Verezzi, qui s'attendait à voir le courroux de Montoni se tourner contre Morano, regarda Cavigni d'un air surpris, et Cavigni jouit de sa confusion. Auriez-vous donc la faiblesse de croire aux discours d'un homme que le délire de la vengeance égare?
—Signor, dit Verezzi, nous ne croyons que ce que nous savons.—Comment? interrompit Montoni d'un air grave, où sont vos preuves?
—Nous ne croyons que ce que nous savons, répéta Verezzi, et nous ne savons rien de tout ce que Morano nous affirme. Montoni parut se remettre.—Je suis prompt, mes amis, dit-il, quand il est question de mon honneur: aucun homme n'en douterait avec impunité.