CHAPITRE XXI.

Emilie le regardait comme sa seule espérance; elle recueillait toutes les assurances, toutes les preuves qu'elle avait reçues de son amour. Elle lisait et relisait ses lettres, pesait avec une attention inquiète la force de chaque mot; enfin elle séchait ses larmes quand sa confiance en lui était bien rétablie.

Montoni pendant ce temps avait fait d'exactes recherches sur l'étonnante circonstance qui l'avait alarmé. N'ayant pu rien découvrir, il fut obligé de croire qu'un de ses gens était l'auteur d'une plaisanterie si déplacée. Ses contestations avec madame Montoni, au sujet de ses contrats, étaient maintenant plus fréquentes que jamais. Il prit le parti de la confiner dans sa chambre, en la menaçant d'une plus grande sévérité, si elle persistait dans son refus.

Madame Montoni, plus raisonnable, eût conçu le danger d'irriter, par une si longue résistance, un homme tel que Montoni, au pouvoir duquel elle s'était livrée. Elle n'avait pas oublié non plus de quelle importance il était pour elle de se réserver des possessions qui la rendraient indépendante, si jamais elle se dérobait au despotisme de Montoni. Mais elle avait alors un guide plus décisif que la raison, l'esprit de vengeance qui la pressait d'opposer la violence à la violence, et l'obstination à l'opiniâtreté.

Réduite à garder sa chambre, elle sentit enfin le besoin de la société qu'elle avait rejetée; car Emilie, après Annette, était la seule personne qu'il lui fût permis d'entretenir.

Emilie s'informait souvent du comte Morano. Annette ne recevait que des rapports vagues sur son danger et sur ce que le chirurgien prétendait qu'il ne sortirait pas vivant de la chaumière. Emilie ne pouvait que s'affliger d'être, quoique innocemment, la cause de sa mort. Annette, qui remarquait son émotion, l'interprétait à sa manière. Un jour, elle entra dans la chambre d'Emilie avec un air préoccupé. Ah! mademoiselle, lui dit-elle, si je pouvais encore une fois me revoir en sûreté dans le Languedoc, rien au monde ne m'engagerait désormais à voyager. Je ne pensais guère que je venais me séquestrer dans ce vieux château, au milieu des plus affreuses montagnes, au hasard d'être tuée.

—Et qui vous a dit tout cela? dit Emilie surprise.

—Oh! mademoiselle, vous pouvez paraître étonnée; vous ne voulez pas croire au revenant dont je vous parlais, quoique je vous montrasse le lieu même.

—De grâce, expliquez-vous; vous parliez de meurtre!

—Oui, mademoiselle, ils viennent peut-être pour nous tuer tous! Ludovico peut l'attester. Pauvre garçon! ils le tueront aussi! Je ne songeais guère à cela quand il chantait de si jolies chansons à Venise, sous ma jalousie. (Emilie paraissait impatiente et contrariée.) Eh bien, mademoiselle, comme je le disais, ces préparatifs autour de ce château, ces gens si singuliers qui abondent ici tous les jours, et la manière cruelle dont le signor traite ma maîtresse, et ses bizarres allées et venues; tout cela, comme je l'ai dit à Ludovico, tout cela n'annonce rien de bon. Il m'a bien recommandé de retenir ma langue.