Hier une partie de ces hommes, en arrivant ici, poursuivit la soubrette, laissa des chevaux dans l'écurie. Il semble qu'ils y doivent rester, car le signor ordonna qu'on les pourvût de toutes les choses nécessaires. Les hommes se sont retirés; ils habitent les chaumières voisines.

Ainsi, mademoiselle, je suis venue vous dire tout cela. Pourquoi ferait-il fortifier son château? pourquoi tiendrait-il tant de conseils? pourquoi cet air si sombre?

—Est-ce tout ce que vous savez, Annette? dit Emilie.

—Mademoiselle, reprit Annette, n'est-ce pas assez?—Assez pour ma patience, Annette, mais pas assez pour croire que l'on nous tuera tous.

Emilie, pendant la soirée, avait passé quelques heures très-tristes dans la société de madame Montoni. Elle allait chercher un peu de repos, quand un coup très-fort ébranla la porte de sa chambre, et quelque chose de pesant y tomba, qui la fit s'entr'ouvrir. Elle appela pour savoir ce que c'était. Personne ne répondit. Elle appela une seconde fois; point de réponse; il lui vint à l'esprit qu'un de ces étrangers arrivés dernièrement au château avait découvert sa chambre, et s'y rendait avec une intention alarmante. La terreur n'attendit pas la conviction; et l'idée de l'isolement où elle était l'accrut au point qu'elle en fut presque hors d'elle-même. Elle regarda la porte qui menait à l'escalier. Elle écoutait avec inquiétude en frissonnant toujours que le bruit ne se répétât. Enfin elle imagina qu'il pouvait bien être venu de cette porte même, et voulut s'échapper par celle du corridor. Elle s'en approcha toute tremblante. Elle frémit de l'ouvrir, et que quelque personne ne la guettât. Tout à coup elle entendit un léger soupir fort près d'elle, et demeura certaine qu'il y avait quelqu'un derrière la porte; mais la serrure en était fermée.

Pendant qu'elle écoutait encore, le même soupir se fit entendre plus distinctement, et sa terreur ne diminua pas.

Son anxiété devint si forte, qu'elle se détermina à ouvrir la fenêtre pour appeler du secours. Pendant qu'elle se disposait à le faire, il lui sembla qu'on montait à son petit escalier. Elle oublia toute autre alarme, et retourna bien vite au corridor. Pressée de fuir, elle en ouvrit la porte, et se vit prête à tomber sur une personne étendue à ses pieds. Elle fit un cri, s'appuya contre le mur; et regardant la personne évanouie, elle reconnut Annette. La crainte fit place à la surprise. En vain parla-t-elle à cette malheureuse fille; elle restait à terre sans connaissance. Emilie, quoique très-faible elle-même, se hâta de la secourir.

Quand Annette eut repris ses sens, elle affirma d'un ton qui subjugua presque l'incrédulité d'Emilie, qu'elle avait vu une apparition dans le corridor.

—J'avais entendu raconter de singulières histoires sur cette chambre, lui dit Annette; mais comme elle est si près de la vôtre, mademoiselle, je n'aurais pas voulu vous les redire, pour ne vous pas causer d'effroi. Aujourd'hui, comme je marchais le long du corridor sans penser à la moindre des choses, pas même à l'étonnante voix que les signors ont entendue le soir, voilà que paraît une lumière brillante; et voilà qu'en regardant derrière moi, j'aperçois une grande figure. Je l'ai vue, mademoiselle, aussi distinctement que je vous vois à présent. Une grande figure se glissait dans la chambre toujours fermée, dont personne n'a la clef que le signor; et voilà que la porte se referme tout de suite.

—C'était le signor? dit Emilie.