—Oh! non, mademoiselle, ce n'était pas lui; je l'ai laissé querellant ma maîtresse dans son cabinet de toilette.

—Vous me faites d'étranges contes, Annette, dit Emilie: ce matin vous m'avez effrayée dans l'appréhension d'un meurtre, maintenant vous voulez me faire croire...

—Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus rien; et pourtant si je n'avais pas eu bien peur, serais-je tombée morte comme je l'ai fait?

—Etait-ce la chambre du voile noir? dit Emilie.—Oh! non, mademoiselle, elle était plus près de celle-ci. Que ferai-je pour gagner ma chambre? Je ne voudrais pas pour tout le monde traverser le corridor.—Emilie, dont les esprits avaient été si vivement émus, et qu'effrayait la pensée de passer la nuit toute seule, lui répondit qu'elle pouvait rester avec elle.—Oh! non, mademoiselle, dit Annette, pour mille sequins, à présent je ne dormirais pas dans cette chambre.

Emilie, qui se rappelait à son tour les pas qu'elle avait entendus dans l'escalier, insista pour qu'Annette passât la nuit avec elle; elle ne l'obtint qu'avec une extrême peine, et l'effroi de cette fille pour repasser le corridor, fut plus persuasif qu'Emilie.

De bonne heure le lendemain, Emilie traversant la salle pour aller aux remparts, entendit un bruit dans la cour et le mouvement de plusieurs chevaux; ce tumulte excita sa curiosité. Sans aller sur le rempart, elle aperçut, d'une fenêtre élevée, dans la cour, une troupe de cavaliers; leur uniforme était bizarre et leur armement bien complet, quoique différent. Ils portaient une courte jaquette, rayée de noir et d'écarlate; plusieurs avaient de grands manteaux noirs qui les enveloppaient entièrement; sous un de ces manteaux, qui fut rejeté en arrière, elle vit plusieurs poignards de grandeur différente, à la ceinture d'un cavalier. Elle observa que presque tous en étaient chargés, et plusieurs y joignaient la pique ou le javelot. Emilie ne se souvenait pas d'avoir vu réunies tant de physionomies sauvages et terribles. En les voyant, elle se crut entourée de bandits: une idée funeste s'empara d'elle, c'est que Montoni était le chef de cette troupe, et que son château était le lieu du rendez-vous. Cette étrange supposition ne fut que passagère.

Pendant qu'elle regardait, Cavigni, Verezzi et Bertolini sortirent du vestibule habillés comme le reste; ils avaient seulement des chapeaux et de grands panaches noirs et rouges; leurs armes différaient aussi. Quand ils montèrent à cheval, Verezzi rayonnait de joie: Cavigni paraissait gai, mais son air était réfléchi, et il maniait son cheval avec une extrême grâce; sa figure aimable, et qui semblait celle d'un héros, n'avait jamais paru avec tant d'avantage. Emilie qui le considérait, pensa qu'alors il ressemblait à Valancourt; c'était bien tout le feu, toute la dignité de Valancourt; mais elle cherchait en vain la douceur de ses traits, et cette expression franche de l'âme qui le caractérisait.

Montoni lui-même parut à la porte du vestibule, mais sans uniforme. Il examina très-soigneusement les cavaliers; il conversa longtemps avec leurs chefs; et quand il leur eut dit adieu, la bande entière fit le tour de la cour, et commandés par Verezzi, passa sous la voûte et sortit. Montoni les suivit des yeux et les regarda longtemps après qu'ils se furent mis en route.

Emilie ne vit plus d'ouvriers sur les remparts: elle observa que les fortifications paraissaient finies. Pendant qu'elle se promenait plongée dans ses réflexions, elle entendit quelques pas, et levant les yeux, elle aperçut plusieurs hommes sous les murs du château; leur extérieur et leur maintien étaient d'accord avec la troupe qui venait de s'éloigner; présumant que madame Montoni était levée, elle se rendit à sa toilette et raconta ce qu'elle avait vu. Madame Montoni ne voulut pas ou ne put éclaircir un tel événement. La réserve du mari envers sa femme, sur ce sujet, n'avait rien que d'ordinaire. Cependant, aux yeux d'Emilie, elle ajouta quelques ombres au mystère, et lui fit soupçonner un grand danger ou de grandes horreurs dans le projet qu'il avait conçu.

Annette revint fort alarmée, suivant son usage. Sa maîtresse la pressa de questions sur ce que les domestiques recueillaient.