CHAPITRE XXII.
Le lendemain matin Emilie se rendit de bonne heure à l'appartement de madame Montoni; elle avait bien dormi, ses esprits s'étaient remis en même temps que ses forces, et sa résolution de résister à Montoni était combattue par ses craintes. Emilie, qui tremblait des conséquences, n'épargna rien pour redoubler les inquiétudes de sa tante.
Mais madame Montoni, comme on l'a déjà vu, aimait par caractère à contredire, et quand des circonstances désagréables se présentaient à son esprit, elle cherchait moins la vérité que des arguments pour combattre. Une longue habitude avait tant confirmé cette disposition naturelle, qu'elle ne s'en apercevait plus. Les représentations d'Emilie ne firent qu'éveiller son orgueil, au lieu de l'alarmer ou de la convaincre; elle imaginait de se soustraire à la nécessité d'obéir sur le point exigé. Si jamais elle pouvait s'échapper du château, elle comptait défier son époux, s'en faire séparer à jamais, et vivre dans l'aisance avec les biens qui lui restaient. Emilie partageait son désir, mais ne s'abusait point sur la difficulté du succès; elle lui remontra l'impossibilité de franchir les portes, assurées et gardées comme elles l'étaient; l'extrême danger de se confier à la discrétion d'un valet, qui pourrait la trahir à dessein ou par imprudence; la vengeance de Montoni qui, s'il découvrait cette intention...
Cette lutte d'émotions contraires déchira le cœur de madame Montoni. Montoni entra tout à coup; et sans parler de l'indisposition de sa femme, il déclara qu'il venait lui rappeler combien vainement elle lui résisterait. Il lui donnait jusqu'au soir pour qu'elle consentît à sa demande, ou l'obligeât, par ses refus, à l'exiler dans la tour de l'orient; et il ajouta qu'une réunion de cavaliers dînerait ce même jour au château, qu'elle ferait les honneurs de la table, et qu'Emilie l'accompagnerait. Madame Montoni était au moment de s'y refuser, mais considérant que durant le repas, sa liberté, quoique restreinte, pourrait favoriser ses plans, elle consentit. Montoni sortit aussitôt. L'ordre qu'elle avait reçu pénétrait Emilie et d'étonnement et de crainte; elle frémissait à la pensée de se voir exposée à de tels regards, et les paroles du comte Morano n'étaient pas faites pour calmer ses frayeurs. Il fallut se préparer à paraître au dîner; elle s'habilla plus simplement encore qu'à l'ordinaire pour éviter qu'on la remarquât. Cette politique ne lui réussit pas, et quand elle retourna chez sa tante, Montoni lui reprocha ses airs de prude; il lui prescrivit une parure très-brillante, et, entre autres, les ornements destinés pour son mariage avec le comte Morano. L'ajustement n'était pas fait à la mode vénitienne, mais à celle de Naples; il développait sa taille de la manière la plus avantageuse. Les beaux cheveux châtains d'Emilie, entremêlés de perles, devaient retomber en longues tresses sur son cou. Une simplicité du meilleur goût caractérisait cette magnifique parure, et la beauté naturelle d'Emilie n'avait jamais brillé de tant d'éclat. Sa seule espérance, en ce moment, était que Montoni projetait moins quelque événement extraordinaire, que le triomphe de l'ostentation, en étalant aux yeux des étrangers les richesses de sa famille. Quand elle entra dans la salle, où un repas magnifique avait été servi, Montoni et ses hôtes étaient déjà à table. Elle allait se placer près de sa tante, mais Montoni lui fit signe de la main. Deux cavaliers se levèrent et la firent asseoir entre eux.
Le plus âgé de ces deux hommes était très-grand; il avait des traits italiens fortement prononcés, le nez aquilin, les yeux creux et très-pénétrants; ils semblaient de feu, quand son âme était agitée, et même dans un état de repos, ils gardaient quelque chose de l'emportement des passions. Son visage était maigre, allongé comme après un long jeûne.
L'autre, d'environ quarante ans, avait des traits d'un autre genre. Son regard sournois paraissait fin et subtil; ses yeux, d'un gris noir, étaient petits et très-enfoncés; sa figure presque ovale, irrégulière, et mal dessinée.
Huit autres personnages se trouvaient à la même table; ils étaient tous en uniforme, et gardaient tous une expression plus ou moins forte de férocité, d'astuce ou de libertinage. Emilie les regardait avec timidité, se rappelait la matinée de la veille, et se croyait environnée de bandits. Le lieu de la scène était une salle antique et ténébreuse; une seule fenêtre, haute et gothique, en éclairait l'immensité; deux battants ouverts laissaient voir le rempart de l'ouest et les Apennins.
Le milieu de cette salle s'élevait en dôme; la voûte s'appuyait de trois côtés sur de lourds piliers de marbre; de longues colonnades en partaient et s'étendaient dans l'ombre. Tous les pas des domestiques faisaient résonner les échos; leurs figures, mal distinguées dans une sombre distance, alarmaient fort souvent l'imagination d'Emilie. Elle regardait alternativement Montoni, ses hôtes et la salle; elle se rappelait sa terre natale, sa jolie maison, la simplicité, la bonté des amis qu'elle avait perdus.
Elle observait que Montoni gardait avec ses hôtes un air d'autorité très-marqué. Il y avait aussi quelque chose dans les manières des étrangers, qui, sans être servile, annonçait une grande déférence.
Pendant le dîner, l'entretien ne roula que sur la guerre ou sur la politique; on y parla de Venise, de ses dangers, du caractère du doge régnant, et des principaux sénateurs. Quand le repas fut fini, les convives se levèrent, et chacun remplissant son verre, salua Montoni, but à ses exploits. Montoni portait sa coupe à ses lèvres, quand soudain le vin écuma, s'enfuit par les bords, et brisa le vase en mille pièces.