—Au coucher du soleil, répondirent quelques-uns! Ils se retirèrent. Emilie rejoignit Montoni quoiqu'il parût vouloir l'éviter. Elle eut le courage de ne se pas rebuter. Elle s'efforça de prier pour sa tante, de représenter son état et le danger où pourrait l'exposer un appartement trop froid.—Elle souffre par sa faute, répondit-il, et ne mérite pas qu'on la plaigne. Elle sait comment elle doit prévenir les maux qui l'attendent. Qu'elle obéisse, qu'elle signe, et je n'y penserai plus.

A force de prières, Emilie obtint qu'on ne transporterait pas madame Montoni de toute la nuit. Il lui laissa jusqu'au lendemain pour réfléchir.

Emilie se hâta d'annoncer à sa tante le sursis et l'alternative. Elle ne répliquait point et paraissait pensive. Cependant sa résolution sur le point contesté semblait se relâcher en quelque chose. Emilie lui recommanda, comme une mesure indispensable de sûreté, de se soumettre à Montoni.—Vous ne savez pas ce que vous me conseillez, lui dit sa tante. Rappelez-vous donc que mes propriétés vous reviendront après ma mort, si je persiste dans mon refus.

—Je l'ignorais, madame, dit Emilie; mais l'avis que j'en reçois ne m'empêchera pas de vous conseiller une démarche dont votre repos, et, je crains de le dire, votre vie dépendent. Je vous en supplie, qu'une considération d'un si faible intérêt ne vous fasse pas hésiter un moment à tout abandonner.

—Etes-vous sincère, ma nièce?—Est-il possible, madame, que vous en doutiez? Sa tante paraissait fort émue.

—Et M. de Valancourt! reprit la tante.—Madame, interrompit Emilie, changeons de conversation, et de grâce ne soupçonnez pas mon cœur d'un aussi choquant égoïsme. L'entretien finit, et Emilie resta près de madame Montoni, et ne se retira que fort tard.

En ce moment tout était calme, et la maison semblait ensevelie dans le sommeil. En traversant tant de galeries longues et désertes, sombres et silencieuses, Emilie se sentit effrayée sans savoir pourquoi. Mais quand, en entrant dans le corridor, elle se rappela l'événement de l'autre nuit, la terreur s'empara d'elle; elle frémit qu'un objet comme celui qu'Annette avait vu ne se présentât à ses yeux, et que, soit idéale, soit fondée, la peur ne produisît un pareil effet sur ses sens. Elle ne savait pas bien de quelle chambre Annette avait parlé, mais elle n'ignorait pas qu'elle devait passer devant. Son œil inquiet essayait de percer l'obscurité profonde; elle marchait légèrement et d'un pas timide. Arrivée près d'une porte, il en sortait des sons, quoique faibles. Elle hésita. Bientôt sa crainte devint telle, qu'elle n'eut plus assez de force pour avancer. Soudain la porte s'ouvrit. Une personne qu'elle crut être Montoni, parut, se rejeta promptement dans la chambre, et referma la porte. A la lumière qui brûlait dans la chambre, elle avait cru distinguer une personne près du feu, dans l'attitude de la mélancolie. Sa terreur s'évanouit, mais la surprise lui succéda. Le mystère de Montoni, la découverte d'une personne qu'il visitait à minuit dans un appartement interdit, et dont on rapportait tant d'histoires, c'était de quoi exciter sa curiosité.

Pendant qu'elle flottait dans le doute, désirant surveiller les mouvements de Montoni, mais craignant de l'irriter en paraissant les découvrir, la porte s'ouvrit encore doucement et se referma pour la seconde fois. Alors Emilie se glissa légèrement dans la chambre très-voisine de celle-là, elle y cacha sa lampe, et retourna dans un détour obscur du corridor pour voir sortir cette personne et s'assurer si c'était Montoni.

Après quelques minutes, les yeux fixés sur les battants de la porte, elle la vit se rouvrir; la même personne parut, et c'était Montoni lui-même. Il regarda partout autour de lui sans l'apercevoir, ferma la porte et quitta le corridor. Bientôt après elle entendit qu'on s'enfermait intérieurement. Elle rentra dans sa chambre, surprise au dernier point.

Il était minuit. S'étant approchée de sa fenêtre, elle entendit des pas sur la terrasse au-dessous. Elle vit imparfaitement dans l'ombre plusieurs personnes qui marchaient et avançaient: elle fut frappée d'un cliquetis d'armes, et le moment d'après, d'un mot d'ordre. Elle se souvint du commandement de Montoni, et comprit bien que, pour la première fois, on relevait la garde au château: quand tout fut calme, elle alla se mettre au lit.