Pendant qu'il lui parlait, Emilie le regardait fixement, et ne pouvait démêler si c'était de sa part ignorance où dissimulation, ou crainte d'offenser son maître. Il répondit très-laconiquement à ses questions sur les débats de la veille; mais il lui dit que les disputes étaient pacifiées, et que le signor croyait s'être trompé en soupçonnant ses hôtes.—Le combat n'a pas eu d'autre cause, ajouta Carlo. Mais je me flatte de ne jamais voir un tel spectacle dans ce château, quoiqu'on y prépare d'étranges choses. Elle le pria de s'expliquer.—Ah! signora; dit-il, il ne me convient pas de trahir aucun secret ni d'exprimer toute ma pensée. Le temps dévoilera tout.

Elle le pria de délivrer Annette, lui désigna la chambre où cette pauvre fille était emprisonnée; Carlo lui promit de la satisfaire. Comme il partait, elle lui demanda quelles étaient les personnes nouvellement arrivées; sa conjecture se vérifia, c'était Verezzi avec sa troupe.

Les deux jours suivants s'écoulèrent sans aucun incident remarquable, et sans qu'elle pût se procurer le moindre éclaircissement sur madame Montoni. Le soir du deuxième jour, Emilie se mit au lit après le départ d'Annette; mais son esprit fut assailli des images les plus effrayantes, et telles qu'une si longue incertitude pouvait bien les lui suggérer. Incapable de s'oublier, incapable de vaincre les fantômes qui l'obsédaient, elle se leva de son lit, et ouvrit sa fenêtre pour respirer un air plus frais.

L'air la rafraîchit; elle resta à sa fenêtre; elle considérait tant d'astres éclatants, étincelant sur l'azur des cieux, et roulant sans se confondre dans l'espace. Elle se rappela combien de fois, avec son père chéri, elle avait observé leur marche et remarqué leur cours. Ces réflexions la conduisirent à d'autres, et réveillèrent presque également et sa douleur et sa surprise.

Elle leva les yeux vers le ciel, et observa la même planète qu'elle avait remarquée en Languedoc la nuit qui précéda la mort de son père. Elle se trouvait au-dessus des tours orientales du château. Emilie se rappela l'entretien relatif à l'état des âmes; elle se rappela aussi la musique qu'elle avait entendue, et dont sa tendresse, en dépit de sa raison, avait admis le sens superstitieux. Ces souvenirs redoublèrent ses larmes; elle céda à sa rêverie. Tout à coup les sons d'une musique douce parurent traverser les airs. Une crainte superstitieuse s'empara d'elle; elle écouta quelques moments dans une attente pénible, et s'efforça de recueillir ses pensées et de recourir à sa raison. Mais la raison humaine n'a pas plus d'empire sur les fantômes de l'imagination, que les sens n'ont de moyens pour juger la forme de ces corps lumineux qui brillent et s'éteignent tout à coup pendant l'obscurité des nuits.

La surprise d'Emilie à ces accords si doux et si délicieux, était pour le moins excusable. Il y avait longtemps, bien longtemps, qu'elle n'avait entendu la moindre mélodie. Les sons aigus du fifre et de la trompette étaient la seule musique que l'on connût dans Udolphe.

Emilie continuait d'écouter, plongée dans ce doux repos où une musique suave laisse l'esprit. Les sons ne revinrent plus. Ses pensées errèrent longtemps sur une circonstance si étrange; il était singulier d'entendre à minuit de la musique, lorsque tout le monde devait, depuis plusieurs heures, être endormi, et dans un château où, depuis tant d'années, on n'avait rien entendu qui ressemblât à de l'harmonie. De longues souffrances avaient rendu son esprit sensible à la terreur, et susceptible de superstition. Il lui sembla que son père avait pu lui parler par ces accords, pour lui inspirer de la consolation et de la confiance sur le sujet dont alors elle était occupée. La raison lui dit néanmoins que cette conjecture était ridicule, et elle ne s'y attacha pas; mais par une inconséquence naturelle à une imagination vive, elle se livra à de plus bizarres idées; elle se rappela l'événement singulier qui avait donné le château à son possesseur actuel; elle considéra la manière mystérieuse dont l'ancienne propriétaire avait disparu; jamais on n'avait rien su d'elle; et son esprit fut frappé d'une sorte de crainte. Il n'y avait nulle liaison apparente entre cet événement et la musique qu'elle venait d'entendre, et pourtant elle crut que ces deux choses se tenaient par quelque lien secret. A cette idée une sueur froide la saisit: elle porta des yeux égarés sur l'obscurité de sa chambre, et le silence morne qui y régnait ne fit qu'affecter de plus en plus son imagination.

A la fin elle quitta la fenêtre; mais ses jambes lui manquèrent en approchant de son lit. Honteuse bientôt de sa faiblesse, elle se mit au lit, et ne put y trouver le sommeil. Elle rêva sur le nouvel incident qui venait de se présenter, et résolut d'attendre la nuit suivante à la même heure, pour épier le retour de la musique. Si ces accords sont humains, disait-elle, probablement ils se feront encore entendre.

CHAPITRE XXIV.

Annette vint le matin toute hors d'haleine à l'appartement d'Emilie.—O mademoiselle, dit-elle à mots entrecoupés, que de nouvelles j'ai à vous dire! J'ai découvert qui est le prisonnier, mais il n'était pas prisonnier; c'est celui qui était enfermé dans cette chambre, et dont je vous ai parlé. Je l'avais pris pour un revenant!