—Qui était ce prisonnier? demanda Emilie, qui songeait en elle-même à l'événement de la nuit dernière.
—Vous vous trompez, mademoiselle, dit Annette, il n'était pas prisonnier, pas du tout.
—Qui est-il, enfin?
—Sainte Vierge! reprit Annette, combien j'ai été étonnée. Je l'ai rencontré tout à l'heure sur le rempart ici dessous; je n'ai jamais été si surprise de ma vie! Ah! mademoiselle, ce lieu-ci est un lieu bien étrange! quand j'y vivrais cent ans, je n'y finirais jamais de m'étonner. Mais, comme je vous le disais, je l'ai rencontré sur le rempart, et certes je ne pensais à personne moins qu'à lui.
—Ce verbiage est insupportable, dit Emilie; de grâce, Annette, n'abusez pas ainsi de ma patience.
—Oui, mademoiselle, devinez, devinez qui c'était; c'est une personne que vous connaissez bien.
—Je ne sais pas deviner, dit Emilie avec impatience.
—Eh bien, mademoiselle, je vous mettrai sur la voie. Un grand homme, une face allongée, qui marche posément, qui porte un grand plumet sur son chapeau, qui baisse les yeux pendant qu'on lui parle, et regarde les gens par-dessous des sourcils si noirs et si épais. Vous l'avez vu mille fois à Venise, mademoiselle; il était ami intime de monsieur. Et maintenant, quand j'y pense! de quoi avait-il peur dans ce vieux château sauvage, pour s'y enfermer comme il faisait? Mais il prend le large à présent: je l'ai trouvé tout à l'heure sur le rempart. Je tremblais en le voyant, il m'a toujours fait de la frayeur; mais je n'aurais pas voulu qu'il le remarquât. J'ai donc été vers lui, je lui ai fait la révérence. Soyez le bienvenu au château, signor Orsino! lui ai-je dit.
—Ah! c'était donc Orsino? dit Emilie.
—Oui, mademoiselle, le signor Orsino lui-même, celui qui a fait tuer ce seigneur vénitien, et qui depuis ce temps, à ce que l'on dit, ne cesse d'errer de tous côtés.