Le jour suivant, Montoni envoya une seconde excuse à Emilie, qui en fut très-surprise.
Vers le soir, une des bandes qui avait fait la première excursion des montagnes revint dans le château. De sa chambre écartée, Emilie entendit leurs cris bruyants, leurs chants de victoire, tels que les orgies des furies après un affreux sacrifice. Elle craignait même qu'ils ne se disposassent à quelque acte barbare. Annette pourtant la soulagea bientôt de cette idée, en lui disant qu'on se réjouissait à la vue d'un immense butin. Cette circonstance la confirma dans l'opinion où elle était que Montoni était bien réellement capitaine de bandits et se proposait de rétablir sa fortune par le pillage des voyageurs. A la vérité, quand elle y songeait bien, dans un château très-fort et presque inaccessible, isolé parmi des montagnes aussi sauvages que solitaires, des villes, des bourgs épars à de grandes distances, le passage continuel des plus riches voyageurs; il lui semblait qu'une telle situation était bien assortie à des projets de rapine, et elle ne doutait plus que Montoni ne fût chef de voleurs. Son caractère sans frein, audacieux, cruel, entreprenant, était convenable à une pareille profession; il aimait le tumulte et la vie orageuse; il était étranger à la pitié comme à la crainte; son courage ressemblait à une férocité animale.
La supposition d'Emilie, quoique naturelle, n'était pourtant pas bien exacte: elle ignorait la situation de l'Italie et les intérêts respectifs de tant de contrées belligérantes. Les revenus de plusieurs Etats n'étaient pas suffisants pour maintenir des armées durant même les trop courts périodes où le génie turbulent des gouvernements et des peuples permettait de goûter la paix. Il s'éleva, à cette époque, un ordre d'hommes inconnus à notre siècle et mal dépeints dans l'histoire de celui-ci. Parmi les soldats licenciés à l'issue de chaque guerre, un petit nombre se remettait aux arts peu lucratifs de la paix et du repos. Les autres quelquefois passaient au service des puissances qui se trouvaient en campagne. Quelquefois ils formaient des bandes de brigands, et maîtres de quelque forteresse, leur caractère désespéré, la faiblesse des lois offensées, la certitude qu'au premier signal on les verrait sous les drapeaux, les mettaient à l'abri de toute poursuite civile. Ils s'attachaient parfois à la fortune d'un chef populaire, qui les menait au service d'un Etat et marchandait le prix de leur courage. Cet usage amena le nom de Condottieri, nom formidable en Italie durant un période très-long. On en fixe la fin au commencement du dix-septième siècle; mais il serait plus difficile d'en indiquer la première origine.
Quand ils n'étaient pas engagés, le chef, pour l'ordinaire, était dans son château; et là, ou bien dans le voisinage, tous jouissaient du repos et de l'oisiveté. Leurs besoins, quelquefois, ne se trouvaient satisfaits qu'aux dépens des villages, mais d'autres fois leur prodigalité, quand ils partageaient le butin, les empêchait de se rendre à charge, et leurs hôtes prenaient peu à peu quelques nuances du caractère guerrier.
Au retour de la nuit Emilie se remit à la fenêtre. Il faisait un peu clair de lune; et comme elle s'élevait au-dessus des bois touffus, sa lumière découvrait la terrasse et les objets environnants avec plus de clarté que ne faisaient la veille les étoiles. Emilie se promettait d'observer plus exactement, dans le cas où la figure reviendrait encore à sa vue; elle s'égara en conjectures à ce sujet, et hésita si elle devrait parler: un penchant presque irrésistible la pressait d'essayer; mais la terreur, par intervalles, la détournait aussi de le faire.
Si c'est une personne, disait-elle, qui ait des desseins sur ce château, ma curiosité peut me devenir fatale; et pourtant ces lamentations, cette musique que j'ai entendues ne peuvent être venues que de cette personne. Sûrement ce n'est pas un ennemi.
Elle pensa en ce moment à sa malheureuse tante, et tressaillant de douleur et d'horreur, le délire de l'imagination l'emporta, et elle ne douta plus qu'elle n'eût vu un objet surnaturel. Elle tremblait, elle respirait avec difficulté; ses joues étaient glacées. La crainte pour un moment surmonta son jugement; mais sa résolution ne l'abandonna pas, et elle resta bien décidée à interroger la figure, si elle se présentait encore.
Telle était néanmoins l'impression qu'elle avait reçue et de la musique, et des lamentations, et de la figure qu'elle croyait avoir vue, qu'elle se détermina à tenter une nouvelle épreuve.
Le jour suivant, Montoni ne parut pas songer à la conversation qu'Emilie lui avait demandée. Plus empressée que jamais de le voir, elle fit demander par Annette à quelle heure il pourrait la recevoir. Il indiqua onze heures. Emilie fut ponctuelle et rappela son courage pour supporter le choc de sa présence et des souvenirs qu'elle amènerait. Il était au salon de cèdre, entouré d'officiers. Elle garda un profond silence; son agitation augmenta, et Montoni, qui sans doute ne la voyait pas, continua sa conversation. Quelques officiers se retournèrent, virent Emilie et firent une exclamation. Elle allait se retirer, la voix de Montoni l'arrêta; et elle lui dit à mots entrecoupés: Je voudrais vous parler, signor, si vous en aviez le loisir.
—Je suis avec de bons amis; vous pouvez, reprit-il, me parler devant eux.