Bientôt après minuit, Emilie ayant bien recommandé à Annette de veiller avec soin, et de venir la chercher au moindre symptôme de danger, elle souhaita une bonne nuit à madame Montoni, et la quitta avec tristesse pour regagner sa chambre.
Occupée de réflexions mélancoliques, anticipant tristement sur l'avenir, Emilie ne se mit pas au lit, et s'appuya, dans sa rêverie, au bord de sa fenêtre ouverte. Les bois et les montagnes, tranquillement éclairés par l'astre des nuits, formaient un constraste pénible avec l'état de son esprit; mais le murmure des bois et le sommeil de la nature, adoucirent graduellement les émotions qu'elle ressentait, et soulagèrent enfin son cœur jusqu'à lui faire verser des larmes.
Elle resta à pleurer pendant assez longtemps sans suivre aucune idée, et ne conservant que le sentiment vague des malheurs qui pesaient sur elle. Quand à la fin elle ôta le mouchoir de ses yeux, elle aperçut devant elle, sur la terrasse, la figure qu'elle avait déjà observée. Elle était immobile et muette en face de sa fenêtre. En la voyant, elle tressaillit, et la terreur, pour un moment, surmonta sa curiosité. Elle revint ensuite à la fenêtre, et la figure y était encore; elle put l'examiner, mais non pas lui parler, comme d'abord elle se le proposait. La lune était brillante, et l'agitation de son esprit était peut-être l'unique obstacle à ce qu'elle distinguât nettement la figure qui était devant elle. Cette figure ne faisait aucun mouvement, et Emilie douta qu'elle pût être animée. Toutes ses pensées errantes se recueillirent alors; elle jugea que sa lumière l'exposait au danger d'être vue: elle allait la changer de place, quand la figure fit un mouvement, lui tendit quelque chose qui ressemblait à une main, comme pour la saluer; et pendant qu'elle restait immobile de crainte et de surprise, le geste se répéta. Elle essaya de parler; les mots expirèrent sur ses lèvres; elle sortit de la fenêtre pour écarter sa lampe, et entendit un faible gémissement. Elle écouta sans oser revenir; elle en entendit un second.
—Grand dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire?
Elle écouta encore, mais n'entendit plus rien. Après un fort long intervalle, elle eut assez de courage pour revenir à la fenêtre; elle revit la figure. Elle en reçut un nouveau salut, et entendit de nouveaux soupirs.
—Ce gémissement est bien sûrement humain! Je veux parler, dit-elle. Qui est là? cria Emilie d'une voix faible; qui se promène à une telle heure?
La figure releva la tête; mais aussitôt elle tressaillit, et se glissa sur la terrasse. Emilie la suivit des yeux, et la vit au clair de la lune qui se dérobait légèrement. Elle n'entendit marcher que lorsque la sentinelle s'avança à pas lents. L'homme s'arrêta sous sa fenêtre, et l'appela par son nom; elle allait se retirer. Un second appel l'engagea à répondre. Le soldat lui demanda avec respect si elle n'avait rien vu passer. Elle répondit qu'elle avait cru voir quelque chose. Il n'en dit pas davantage, et retourna sur la terrasse, où enfin Emilie le perdit de vue. Mais comme cet homme était de garde, elle savait bien qu'il ne pouvait passer le rempart, et elle attendit son retour.
Bientôt après elle l'entendit qui poussait de grands cris. Une voix plus éloignée répondit; le corps de garde s'ébranla; tout le détachement traversa la terrasse. Emilie demanda ce que c'était; mais les soldats passèrent sans la regarder.
Si Emilie eût eu plus de vanité, elle aurait cru que quelque habitant du château se promenait sous sa fenêtre, dans l'espérance de la considérer, et de pouvoir lui déclarer ses sentiments. Mais cette idée ne vint pas à Emilie; et quand elle l'aurait eue, elle l'aurait abandonnée comme improbable, puisque le personnage avait pu lui parler, et s'était tenu dans le silence, et qu'à l'instant où elle-même avait dit un mot, la figure tout à coup avait quitté la place.
Pendant qu'elle rêvait ainsi, deux sentinelles passèrent sur le rempart en s'entretenant avec vivacité. Elle saisit quelques mots, et apprit qu'un de leurs camarades était tombé sans connaissance. Bientôt après, trois autres soldats s'avancèrent fort lentement, et elle ne distingua qu'une voix basse par intervalles. A mesure qu'ils approchaient, elle vit que celui qui parlait était soutenu de ses camarades; elle les appela, et demanda ce qui était arrivé. Au son de sa voix, ils s'arrêtèrent, ils regardèrent; elle leur répéta sa question. On répondit que Roberto, leur camarade, avait éprouvé un accès, et que le cri qu'il avait fait en tombant avait donné une fausse alarme.