Elle lui demanda quels prisonniers on avait faits depuis le temps qu'elle indiqua, c'est-à-dire depuis celui où elle avait entendu pour la première fois la musique.—Toute la semaine, dit Ugo, j'ai été dehors avec la troupe, et je ne sais rien de ce qui s'est passé au château. Nous avions assez de besogne sur les bras, et une rude besogne!
Bertrand, l'autre homme, était alors de retour, Emilie ne demanda plus rien. Bertrand fit à son compagnon le rapport de ce qu'il avait vu, et l'on continua à marcher dans un profond silence. Entre les ouvertures des bois, Emilie découvrait souvent quelques aperçus du château, les tours occidentales dont les fortifications étaient alors couvertes d'archers, et les remparts au-dessous, dont les soldats tout en rumeur garnissaient les murailles et préparaient le canon.
Les voyageurs sortirent des bois et tournèrent dans une vallée par une direction contraire à celle que l'ennemi devait suivre; Emilie eut alors la vue complète du château; ses murailles grises, ses tours, ses terrasses, ses effrayants précipices et les sombres forêts qui l'entouraient; enfin les armures étincelantes de ces Condottieri que frappaient les rayons du soleil. Elle contemplait, les larmes aux yeux, ces murailles où peut-être était enfermé Valancourt; les nuages flottaient avec vitesse, un éclat subit enrichissait les dehors de cette masse, et tout à coup un voile sombre l'enveloppait.
Le bruit du canon affectait Ugo, comme le son de la trompette excite un cheval de guerre; son âme s'enflammait, il brûlait de voler au combat, et maudissait Montoni qui l'avait envoyé si loin. Les sentiments de son compagnon paraissaient d'une autre nature, et bien plus faits pour la cruauté que pour les dangers de la guerre.
Emilie faisait de fréquentes questions sur le lieu de sa destination: tout ce qu'elle put apprendre, c'est qu'elle allait à une chaumière en Toscane; et toutes les fois qu'elle en parlait, elle croyait découvrir sur la figure de ces deux hommes une expression de malice et de finesse dont elle se sentait alarmée.
C'était durant l'après-midi qu'ils étaient sortis du château. On voyagea pendant plusieurs heures à travers des régions d'une profonde solitude; ni le bêlement des brebis, ni l'aboiement des chiens, ne rompaient l'absolu silence, et alors on était trop loin pour saisir le bruit du canon. Vers le soir on s'enfonça parmi des précipices, en de noires forêts de cyprès, de pins, et de mélèses; c'était un désert si sauvage, si reculé, que si la mélancolie pouvait se choisir une résidence, ce lieu aurait été son séjour de prédilection.
Ce fut dans ce désert qu'ils se proposèrent de se reposer. La nuit va venir, dit Ugo, et les loups seraient à craindre au moment d'une halte. C'était pour Emilie une alarme nouvelle, mais inférieure à celle de se trouver livrée la nuit, et en de tels lieux, à de tels gens. Les horribles soupçons qu'elle avait conçus sur les desseins de Montoni se présentèrent avec plus de force; elle s'efforça d'empêcher le repos que les hommes voulaient prendre, et demanda avec inquiétude combien de chemin il lui restait à faire.
—Plusieurs lieues encore, dit Bertrand: vous pouvez, signora, ne pas manger, si cela vous plaît; mais pour nous, nous voulons souper tandis que nous le pouvons; nous en aurons un peu besoin avant que de finir ce voyage. Le soleil va se coucher: arrêtons-nous sous cette roche.
L'incertitude avait tant augmenté son anxiété au sujet du prisonnier d'Udolphe, que, ne pouvant s'entretenir seule avec Bertrand, elle lui fit des questions en la présence d'Ugo; il affecta une ignorance entière à cet égard.
Le soleil était couché depuis longtemps; les nuages étaient lourds, leurs bords étaient rougis d'un cramoisi sulfureux, et répandaient une teinte enflammée sur les pins des forêts. Le zéphyr, qui agitait les arbres, murmurait sourdement entre leurs branches, et faisait entendre une sorte de gémissement qui ne faisait qu'ajouter à l'effroi d'Emilie. Les montagnes enveloppées dans l'ombre, les torrents qui mugissaient au loin, les sombres forêts et les profondes vallées, où se rencontraient des cavernes qu'ombrageaient des cyprès avec des sycomores, tout se confondait avec l'obscurité. Emilie, d'un œil inquiet, cherchait à découvrir l'extrémité de ce vallon; elle crut qu'il n'en avait aucune: ni hameau ni chaumière ne se découvraient. On n'entendait ni aboyer les chiens, ni retentir le plus léger bruit. Emilie, d'une voix tremblante, hasarda de rappeler à ses guides qu'il commençait à être tard, et à leur demander jusqu'où ils avaient à aller. Ils étaient trop occupés de leur entretien pour prendre garde à sa question. Elle s'abstint de la répéter, pour s'épargner quelque réponse insolente. Ils finirent pourtant leur souper, en recueillirent les débris, et reprirent la route du vallon, dans un morne silence. Emilie continuait de rêver à sa propre situation et aux motifs que pouvait avoir Montoni pour l'y réduire. Il avait un mauvais dessein contre elle, on ne pouvait en douter. S'il ne la faisait pas périr pour hériter d'elle à l'instant, il ne la faisait cacher pendant un temps que pour la réserver à de plus sinistres projets, aussi dignes de son avarice, et mieux assortis à sa vengeance. Elle se rappela le signor Brochio, et sa conduite dans le corridor. Son horrible supposition en prit une force nouvelle. Cependant, à quel but l'éloigner du château, où tant de crimes secrets s'étaient probablement déjà commis?