—En Toscane! s'écria Emilie; et pourquoi dans ce pays?

Carlo lui répondit qu'il n'en savait pas davantage. Qu'elle allait être menée sur les frontières de Toscane, dans une chaumière, aux pieds des Apennins.—Il n'y a pas, dit-il, pour une journée de marche.

Emilie le congédia. Ses tremblantes mains préparèrent le petit paquet qu'elle voulait emporter avec elle; et elle s'occupait de ce soin lorsque Annette rentra.

—Oh! mademoiselle, il n'y a rien à tenter. Ludovico assure que le nouveau portier est encore plus vigilant que Bernardin lui-même. Autant se jeter dans la gueule du loup que dans la sienne. Ludovico, mademoiselle, est presque aussi désolé pour mon compte que vous l'êtes. Il dit que je ne survivrai pas au premier coup de canon.

Elle se mit à pleurer; mais apprenant ce qui venait de se passer, elle pria Emilie de l'emmener avec elle.

—Bien volontiers, dit Emilie, si M. Montoni y veut consentir.—Annette ne lui répondit pas, et courut chercher Montoni qui était sur la terrasse, environné de ses officiers. Elle commença une supplique. Il lui ordonna vertement de rentrer, et la refusa absolument. Annette ne plaidait pas seulement pour elle, mais encore pour Ludovico. Montoni fut contraint de commander qu'on l'emportât avant qu'elle voulût se retirer.

Dans son désespoir, elle retourna près d'Emilie. Celle-ci ne jugea pas d'un bon augure le refus fait à Annette. On vint bientôt après l'avertir de descendre à la grande cour, où les mules et les conducteurs l'attendaient. Emilie essaya vainement de consoler Annette qui, fondant en larmes, persistait à répéter qu'elle ne reverrait jamais sa chère demoiselle. Emilie pensait en elle-même que sa crainte n'était que trop fondée. Elle s'efforça pourtant de la calmer, et lui fit ses adieux avec une sérénité apparente. Annette la suivit dans les cours où les préparatifs réunissaient la foule. Elle la vit monter sur sa mule, partir avec les conducteurs, et elle rentra au château pour y pleurer encore.

Emilie pendant ce temps regardait les sombres cours du château. Ce n'était plus ce silence morne, comme la première fois qu'elle y avait pénétré. C'était le bruit des préparatifs d'une défense, des soldats et des ouvriers qui se heurtaient en courant à leurs postes. Quand elle eut passé le portail, qu'elle eut mis derrière elle cette herse imposante dont elle avait eu tant d'effroi, quand en regardant autour d'elle elle ne vit plus de murailles pour arrêter ses pas; en dépit de l'avenir, elle sentit une joie soudaine, comme celle d'un captif qui recouvre sa liberté. Cette vive émotion ne lui permettait plus de réfléchir aux dangers qui pouvaient l'attendre encore: les montagnes infestées d'ennemis qui ne demandaient que le pillage; un voyage commencé avec des guides dont le seul extérieur donnait une effroyable idée. Dans le premier moment, elle ne pouvait éprouver que de la joie. Elle était hors de ces murailles où elle était entrée avec de si tristes présages. Elle se rappelait de quels superstitieux pressentiments elle avait alors été saisie, et souriait de l'impression que son cœur en avait reçue.

Elle regardait avec ce sentiment les tourelles du château, plus élevées que les bois au milieu desquels elle cheminait. Elle se souvint de l'étranger qu'elle y croyait détenu; et la pensée que ce pouvait être Valancourt, répandit un nuage sur sa joie. Elle réunit toutes les circonstances relatives à cet inconnu depuis la nuit où elle l'avait entendu chanter la chanson de son pays. Elle les avait souvent rappelées et comparées sans en tirer une sorte de conviction; et elle croyait seulement que Valancourt pouvait être prisonnier à Udolphe. Il était possible cependant qu'elle recueillît de ses conducteurs des informations plus précises. Mais craignant de les interroger trop tôt, de peur qu'une défiance réciproque ne les empêchât de s'expliquer, en la présence l'un de l'autre, elle attendit l'occasion favorable de les entretenir séparément.

Bientôt après une trompette retentit au travers des échos des montagnes, mais de fort loin. Les deux guides s'arrêtèrent et regardèrent derrière eux. Les bois épais dont ils étaient entourés ne laissaient rien découvrir. Un d'eux gravit au haut d'une éminence pour observer si l'ennemi s'avançait, puisque sans aucun doute la trompette était de son avant-garde. L'autre, pendant cet intervalle, restait seul avec Emilie. Elle hasarda une question au sujet de l'étranger d'Udolphe. Ugo, c'était son nom, répondit que le château renfermait plusieurs prisonniers; mais il ne se rappelait ni leur figure ni le temps de leur arrivée; il ne pouvait conséquemment donner aucune information, mais il y avait dans ses discours une discrétion sournoise qui l'eût probablement empêché de la satisfaire, lors même qu'il en eût eu le pouvoir.