—Eh bien! mademoiselle, tout le château est en l'air. Les uns chargent le canon; d'autres examinent les portes, les murs; ils frappent, ils garnissent, ils bouchent, comme si on n'eût pas fait de si longues réparations. Mais qu'arrivera-t-il à moi, mademoiselle, à vous, à Ludovico? Oh! si j'entends tirer le canon, je mourrai de peur. Si je pouvais trouver la grande porte ouverte une minute, j'aurais bientôt fait de me glisser le long des murailles. On ne me reverrait jamais ici.
Emilie saisit ces derniers mots.—Oh! si je pouvais, s'écria-t-elle, la trouver ouverte un moment, mon repos serait assuré!—Le profond soupir qu'elle poussa, l'égarement de ses regards, effrayèrent Annette encore plus que ses paroles. Elle pria Emilie de s'expliquer. Frappée sur-le-champ du secours dont serait Ludovico s'il y avait moyen d'échapper, Emilie rendit à Annette la substance de son entretien avec M. Montoni. Elle la conjura en même temps de ne le confier qu'au seul Ludovico.—Peut-être, ajouta-t-elle, peut-être il pourra nous sauver. Allez le trouver, Annette; dites-lui ce que j'ai à craindre, et ce que j'ai déjà souffert, et priez-le d'être discret, et de songer à votre délivrance sans perdre un moment. S'il veut l'entreprendre, il en sera récompensé. Je ne puis lui parler moi-même; nous serions observés, et l'on empêcherait notre fuite. Mais allez vite, Annette; surtout soyez discrète. J'attendrai votre retour dans cet appartement.
Cette bonne fille, dont l'âme honnête avait été pénétrée de ce récit, était alors aussi empressée d'obéir qu'Emilie de l'employer. Elle sortit à l'instant.
Montoni, sans être précisément, comme Emilie le supposait, un capitaine de voleurs, avait employé ses troupes à des expéditions aussi atroces qu'audacieuses.
Non-seulement elles avaient pillé dans l'occasion tous les voyageurs sans défense, mais elles avaient saccagé des habitations qui, situées au fond des montagnes, n'étaient disposées à aucune résistance. Dans ces expéditions, les chefs ne se montraient pas, les soldats, en partie déguisés, étaient pris quelquefois pour des bandits ordinaires, d'autres fois pour des bandes étrangères, qui à cette époque inondaient l'Italie. Ils avaient pillé des maisons, et rapporté d'immenses trésors; mais ils n'avaient encore attaqué qu'un château avec des auxiliaires de leur sorte. Ils en avaient été vigoureusement repoussés et poursuivis par des ennemis, alliés de ceux qu'ils assiégeaient. Les troupes de Montoni se retirèrent précipitamment sur Udolphe; mais elles furent suivies de si près dans les défilés des montagnes, qu'étant à peine sur les hauteurs qui entouraient la forteresse, elles aperçurent dans le vallon l'ennemi qui gravissait les rochers, et qui n'était qu'à une lieue. A cette découverte, elles redoublèrent de diligence pour avertir Montoni de se préparer; et c'était leur prompte arrivée qui avait jeté le château dans une si grande confusion.
Pendant qu'Emilie attendait avec anxiété le résultat de quelques informations d'Annette, elle vit de sa fenêtre un corps de troupes qui descendait des hauteurs. Annette était sortie depuis quelques moments. Elle avait à remplir une mission délicate et dangereuse, et cependant Emilie était déjà tourmentée d'impatience. Elle écoutait, ouvrait sa porte, et s'avançait au bout du corridor au-devant d'elle.
Elle entendit enfin marcher auprès de sa chambre. Elle ouvrit; elle vit, non pas Annette, mais le vieux Carlo. De nouvelles craintes s'emparèrent d'elle. Il lui dit que M. Montoni l'envoyait pour l'avertir de se préparer à quitter Udolphe à l'instant, parce que le château allait être assiégé. Il ajouta qu'on préparait des mules pour la conduire avec ses guides en lieu de sûreté.
—De sûreté! s'écria Emilie sans y réfléchir. M. Montoni a-t-il donc tant de considération pour moi?
Carlo baissa les yeux et ne répondit rien. Mille différentes émotions agitèrent successivement Emilie à ce message. Celles de la joie, de la douleur, de la défiance, de l'appréhension, paraissaient et disparaissaient avec la rapidité de l'éclair. Un moment elle crut impossible que Montoni prît des mesures pour sa sûreté. Il était si étrange qu'il la fît sortir du château, qu'elle n'attribuait cette conduite qu'au dessein d'exécuter quelque nouveau projet de vengeance, ainsi qu'il l'en avait menacée.
Carlo la fit souvenir qu'elle avait peu de temps à perdre, et que l'ennemi était à la vue du château. Emilie le pria de lui dire en quel lieu on devait la conduire. Il hésita un peu, et il lui dit qu'il n'avait pas d'ordre pour le lui annoncer. Mais elle renouvela la question, et il lui répondit qu'il croyait qu'elle allait en Toscane.