Ils firent marcher les mules entre des massifs d'arbres, sur un gazon glissant qui en cachait les hautes racines. Le vent s'était élevé, et disputait avec la foudre; il précipitait avec rage ses tourbillons au-dessus des bois; la lueur rougeâtre de la torche en jetait un éclat plus fort, et laissait voir alors des retraites faites uniquement pour les loups, dont Ugo avait d'abord parlé.

A la fin la force du vent parut écarter les orages; la foudre résonnait au loin, et ne se faisait que faiblement entendre. Après une heure de marche dans les bois, les éléments parurent un peu calmés; les voyageurs du vallon se trouvèrent à la crête brune d'une montagne; une large vallée s'étendait à leurs pieds, et se laissait voir à la clarté douteuse de la lune encore voilée. Quelques nuages parcouraient encore le ciel éclairci de la tempête, et se retiraient lentement aux bords de l'horizon.

Quand Emilie se vit hors de ces bois, elle se sentit ranimée; elle pensait que, si ces deux hommes avaient eu l'ordre de la détruire, ils auraient certainement exécuté ce dessein barbare dans le désert affreux dont elle venait de sortir, et où jamais un regard humain n'en aurait pu trouver la trace. Rassurée par cette réflexion et par la tranquillité de ses guides, elle descendit en silence par un chemin fait pour les troupeaux, et pratiqué à droite aux bords des bois. Emilie ne put sans plaisir contempler la beauté de la vallée, qui lui semblait entrecoupée de bois, de prairies et de terres cultivées: elle était couronnée au nord et à l'orient par l'amphithéâtre des Apennins. Au couchant et au sud, le paysage s'étendait dans les belles plaines de la Toscane.

—Voilà la mer au delà, dit Bertrand, comme s'il avait deviné que Emilie examinait les objets que le clair de lune lui permettait d'apercevoir, elle est au couchant, quoique nous ne puissions la distinguer.

Emilie aperçut déjà une différence dans le climat. Ce n'était plus la température des montagnes affreuses qu'elle quittait; on descendait toujours, et l'air la parfumait des odeurs de mille plantes qui parsemaient la pelouse, et dont la dernière pluie augmentait l'exhalaison. Le pays qui l'environnait annonçait une beauté si douce; elle contrastait si fortement avec la grandeur effrayante des lieux où elle s'était vue confinée, et avec les mœurs de ceux qui les habitaient, qu'Emilie se crut transportée à la vallée, sa demeure chérie: elle s'étonnait que Montoni l'eût envoyée dans cette contrée charmante, et ne pouvait croire qu'un théâtre si enchanteur fût choisi pour le théâtre d'un crime. Hélas! ce n'était pas le pays, mais les personnes qu'il avait dû choisir pour l'exécution de ses plans.

Emilie osa demander s'ils approchaient de leur destination. Ugo lui répondit qu'ils n'en étaient pas loin. A ce bois de châtaigniers dans le vallon, dit-il, près du ruisseau où se réfléchit la lune. Je désire bien m'y voir en repos avec un flacon de bon vin et une tranche de jambon.

Emilie reprit courage en apprenant que son voyage allait finir; elle vit le bois de châtaigniers dans une partie ouverte du vallon, et au bord du ruisseau.

En peu de moments ils atteignirent l'entrée du bois. Ils aperçurent au travers du feuillage une lumière dans une chaumière éloignée. Ils s'avancèrent en côtoyant le ruisseau. Les arbres qui le couvraient dérobaient les rayons de la lune; mais une longue ligne de lumière qui venait de la cabane se distinguait sur sa surface tremblante et sombre. Bertrand s'arrêta le premier; Emilie entendit qu'il frappait fortement et appelait à la porte. On ouvrit la petite fenêtre où paraissait une lumière. Un homme demanda ce que l'on voulait, descendit aussitôt, et les reçut dans une chaumière propre, mais rustique. Il appela sa femme pour apporter quelques rafraîchissements aux voyageurs. Cet homme causait souvent à part avec Bertrand. Emilie l'observa: c'était un paysan grand, mais non pas robuste, d'une complexion pâle et d'un regard perçant. Son extérieur n'annonçait pas un caractère qui pût gagner la confiance d'une jeune personne; il n'y avait rien dans ses manières qui pût lui concilier la bienveillance.

Ugo s'impatientant demandait à souper, et prenait même un ton d'autorité qui ne semblait admettre aucune réplique.—Je vous attendais il y a une heure, dit le paysan; car j'avais eu vers les trois heures une lettre du signor Montoni. Moi et ma femme, nous ne comptions plus sur vous, nous avions été nous coucher. Comment vous êtes-vous trouvés de l'orage?

—Mal, répliqua Ugo, fort mal; et nous serons aussi mal ici, si vous ne vous dépêchez pas davantage. Donnez plus de vin, et dites-nous ce que nous mangerons.