Le paysan plaça devant eux tout ce que contenait la chaumière: lard, vin, figues, et des raisins d'un goût exquis et d'une grosseur prodigieuse.
Après qu'Emilie se fut un peu rafraîchie, la femme du paysan lui indiqua sa chambre, Emilie fit quelques questions au sujet de Montoni; la femme, qui se nommait Dorine, répondit avec réserve, et prétendit qu'elle ignorait les intentions de Son Excellence en envoyant Emilie en ce lieu: elle convint que son époux les connaissait. Emilie s'aperçut bientôt qu'elle n'obtiendrait aucun renseignement sur sa destinée, elle congédia Dorine, et se mit au lit; mais les scènes étonnantes qui venaient de se passer, toutes celles qu'elle prévoyait, se présentèrent ensemble à son esprit inquiet, et concoururent avec le sentiment de la situation nouvelle pour la priver de tout sommeil.
CHAPITRE XXXI.
Quand le lendemain matin Emilie ouvrit sa fenêtre, elle fut surprise en contemplant toutes les beautés qui l'entouraient. La chaumière était ombragée de bois; c'étaient surtout des châtaigniers, entremêlés de cyprès, de mélèses et de sycomores. Sous leurs rameaux épais et étendus se découvraient, au nord et à l'orient, les Apennins couverts de bois, qui s'élevaient en amphithéâtre avec une extrême majesté. De noires forêts de sapin ne les encombraient pas de ce côté comme des autres. Leurs sommets les plus hauts étaient couronnés de châtaigniers, de chênes antiques et de platanes d'Orient, que décoraient alors les teintes variées dont l'automne enrichit le feuillage. Des vignobles s'étendaient le long de ces montagnes. Les élégantes maisons de la noblesse toscane ornaient les détails de la scène, et bornaient des coteaux chargés d'oliviers, de mûriers et d'orangers.
La chaumière était préservée par les bois des plus forts rayons du soleil; elle ne s'ouvrait qu'au couchant. Ses murs étaient couverts de vignes, de figuiers et de jasmins, et jamais Emilie n'avait trouvé des fleurs ni si grandes ni si parfumées. Des raisins mûrs pendaient autour de sa petite fenêtre; le gazon, sous les arbres, était émaillé de fleurs et d'herbes odorantes. A l'autre bord du petit ruisseau, dont le courant rafraîchissait le bocage, s'élevait un bosquet de citronniers et d'orangers; ce bosquet, presque en face de la fenêtre d'Emilie, augmentait les charmes de la vue. Le sombre de la verdure ajoutait aux effets de perspective. C'était pour Emilie un bosquet enchanté, dont les charmes successivement communiquèrent à son esprit quelque chose de leur douceur.
Elle fut appelée à l'heure du déjeuner par la fille du paysan: c'était une jeune personne d'environ dix-sept ans, et d'un extérieur agréable. Emilie vit avec plaisir qu'elle semblait animée des plus pures affections de la nature; tous ceux qui l'entouraient annonçaient plus ou moins de mauvaises dispositions. Cruauté, férocité, finesse, duplicité; ce dernier caractère distinguait spécialement les traits du paysan et de sa femme. Maddelina parlait peu; mais ce qu'elle disait était dit d'une voix douce, accompagné d'un air modeste et complaisant qui intéressait Emilie. On la fit déjeuner à part avec Dorine, tandis qu'Ugo, Bertrand et leur hôte prenaient devant la porte un repas de jambon et de vins de Toscane. A peine fut-il fini, que Ugo, se levant à la hâte, alla chercher sa mule. Emilie sut alors qu'il allait retourner à Udolphe, et que Bertrand resterait à la chaumière. Cette circonstance ne la surprit pas, mais l'affligea.
Quand Ugo fut parti, Emilie proposa une promenade dans les bois. On lui apprit qu'elle ne pourrait sortir sans être accompagnée de Bertrand. Elle aima mieux se retirer dans sa chambre.
Préférant la solitude à la société des gens de la maison, Emilie dîna dans sa chambre, et Maddelina eut la permission de la servir. Sa conversation simple apprit à Emilie que le paysan et sa femme étaient depuis longtemps habitants de la chaumière; qu'elle était un présent de Montoni, et la récompense d'un service que lui avait rendu Marco, parent très-proche du vieux Carlo, son intendant.—Il y a tant d'années, signora, dit Maddelina, que j'en sais très-peu de chose; mais mon père, sans doute, fit un grand bien au signor, puisque ma mère a dit souvent que cette chaumière était le moins qu'on pût lui donner.
Emilie écoutait ce détail avec un pénible intérêt. Il donnait une couleur effrayante au caractère de ce Marco. Un service que Montoni récompensait ainsi ne pouvait guère être que criminel. Elle croyait donc de plus en plus qu'elle n'était remise en de telles mains que pour un coup désespéré.—Savez-vous combien il y a de temps, dit Emilie, qui songeait à celui où la signora Laurentini avait disparu d'Udolphe; savez-vous combien il y a de temps que votre père a rendu au signor le service dont vous me parlez?
—Ce fut un peu avant d'habiter cette chaumière, répondit Maddelina; il y a environ dix-huit ans.