Après cette soirée, elle se promena souvent avec Maddelina; mais jamais sans la compagnie de Bertrand. Son esprit par degrés devint aussi tranquille que sa situation et les circonstances le permettaient. Le repos où elle vivait l'engageait à croire qu'on n'avait point de mauvais desseins contre elle; et, sans l'idée probable que Valancourt, en ce moment, habitait Udolphe, elle eût voulu rester à la chaumière, jusqu'à l'instant de retourner au lieu de sa naissance. Cependant, en réfléchissant aux motifs de Montoni pour la faire aller en Toscane, son inquiétude ne diminuait pas; elle ne pouvait croire que le seul intérêt de sa sûreté eût déterminé cette conduite.
Emilie avait passé quelque temps dans la chaumière avant de se souvenir que, dans son départ précipité, elle avait laissé à Udolphe ceux des papiers de sa tante qui étaient relatifs aux propriétés du Languedoc. Ce souvenir lui fit de la peine, mais à la fin elle espéra que, dans le lieu obscur où ils étaient cachés, ils échapperaient aux recherches de Montoni.
CHAPITRE XXXII.
Retournons pour un moment à Venise, où le comte Morano gémit sous une complication de malheurs. Bientôt après son arrivée dans cette ville, il avait été arrêté par ordre du sénat; et, sans savoir de quoi il était accusé, il avait été mis dans une prison si rigoureuse, que les recherches de ses amis n'avaient pu les aider à retrouver sa trace. Il n'avait pu deviner à quel ennemi il devait sa captivité, à moins que ce ne fût à Montoni, sur lequel ses soupçons s'arrêtaient. Ils étaient non-seulement probables, mais encore très-fondés.
Dans l'affaire de la coupe empoisonnée, Montoni avait soupçonné Morano; mais, ne pouvant acquérir le degré de preuve nécessaire à la conviction de ce crime, il avait eu recours à d'autres genres de vengeance, et espéré beaucoup de ses persécutions. Il employa une personne à laquelle il croyait pouvoir se fier pour jeter une lettre d'accusation dans le dépôt des dénonciations secrètes, ou gueules de lion, qui se trouve à la galerie du doge, et sert à recevoir les avis anonymes relatifs aux personnes qui conspirent contre l'Etat.
Morano avait encouru le ressentiment des principaux membres de l'Etat: ses manières l'avaient rendu importun à plusieurs; l'ambition, la hauteur qu'il dévoilait trop souvent en public, le faisaient haïr des autres; on ne devait pas s'attendre à ce qu'aucune pitié modérât la rigueur d'une loi dont ses ennemis déterminaient l'application.
Montoni pendant ce temps faisait tête à d'autres dangers. Son château était assiégé par des troupes qui semblaient décidées à tout oser, à tout souffrir pour triompher. La force de la place résista à une si violente attaque; la garnison fit une défense vigoureuse, et la disette que l'on éprouvait sur ces montagnes arides obligea les assaillants à la retraite.
Quand Montoni se vit de nouveau paisible possesseur d'Udolphe, il envoya Ugo pour chercher Emilie; il avait voulu s'assurer d'elle dans un lieu moins exposé qu'un château où l'ennemi après tout pouvait pénétrer. La tranquillité rétablie, il était impatient de la tenir dans les murailles d'Udolphe. Il chargea Ugo d'aider Bertrand à la ramener au château. Forcée de partir, Emilie dit un tendre adieu à la douce Maddelina. Elle avait passé quinze jours en Toscane, et y avait goûté un intervalle de repos; elle en avait besoin pour remettre ses esprits, elle s'en vit enlever à regret. Elle remonta les Apennins; de leurs hauteurs elle jeta un long et triste regard sur la contrée charmante qui s'étendait à ses pieds, et sur cette Méditerranée dont elle avait tant désiré que les vagues la reportassent en France; mais le chagrin qu'elle sentait en retournant au théâtre de ses souffrances était néanmoins adouci par l'idée que Valancourt l'habitait. Elle trouvait une consolation dans la pensée d'être près de lui, quoique sans doute il fût prisonnier.
Il était tard quand elle partit de la chaumière, et la nuit était déjà close avant qu'elle arrivât au voisinage d'Udolphe. La nuit était très-sombre, et la lune ne brillait que par intervalles. Les voyageurs marchaient à la clarté d'une torche que portait Ugo. Emilie méditait sur sa situation. Bertrand et Ugo anticipaient sur le plaisir d'un bon souper et d'un bon feu; ils avaient remarqué la différence du climat chaud de Toscane à l'air piquant de ces régions élevées. Emilie fut enfin réveillée de sa rêverie par le son de l'horloge du château; elle ne put l'entendre sans un certain frémissement. Plusieurs coups se succédèrent, et le son, répété par mille échos, se perdit en murmures. Son imagination frappée crut entendre marquer l'instant d'une effroyable catastrophe.
—C'est la vieille horloge, dit Bertrand; elle y est encore! les canons ne l'ont pas fait taire!