—Non! dit Ugo; elle ronflait aussi bien qu'eux au milieu de leur fracas: elle sonna au travers du feu le plus vif que j'aie jamais vu. Je comptais bien que l'ennemi lui donnerait quelque leçon; mais elle a échappé aussi bien que sa tour.

La route tournait autour d'une montagne. Les voyageurs virent enfin le château; il se trouvait en perspective à l'extrémité du vallon. Un rayon de la lune le découvrit, et l'obscurité le déroba aussitôt. Ce faible aperçu avait suffi pour percer le cœur d'Emilie. Les murs massifs et ténébreux lui présentaient l'idée terrible de l'empoisonnement, et d'une longue souffrance. Cependant à mesure qu'elle avançait, quelque mélange d'espérance diminuait sa terreur. Ce lieu était assurément la résidence de Montoni; mais il était possible aussi qu'il fût celle de Valancourt. Elle ne pouvait se rapprocher de l'endroit où il pouvait être sans éprouver un mouvement de joie et d'espoir.

Les voyageurs continuèrent de suivre le vallon: Emilie, au clair de la lune, revit les tours et les antiques murailles; sa clarté, devenue plus forte, lui permit de remarquer les ravages causés par le siége et les fortifications renversées. On était au pied du rocher sur lequel Udolphe était bâti. De lourds débris avaient roulé jusque dans le bois par lequel on montait, et se trouvaient mêlés de terre et d'éclats de roches qu'ils avaient entraînés. Les bois aussi avaient beaucoup souffert des batteries placées au-dessus, parce que l'ennemi avait voulu s'en faire un abri contre le feu des remparts. Plusieurs des plus beaux arbres étaient à bas; d'autres, jusqu'à une grande distance, étaient entièrement dépouillés de leurs branches supérieures.—Il faut descendre, dit Ugo, et conduire nos mules par la bride jusqu'au haut de la montagne; autrement, nous pourrions tomber dans quelques-uns des trous qu'ont faits les boulets; il n'en manque pas. Donnez-moi la torche, dit Ugo, quand on fut descendu: prenez garde de vous heurter; le terrain n'est pas encore balayé d'ennemis.

—Comment! s'écria Emilie, y a-t-il encore des ennemis?

—Oui, dit Ugo. Je ne sais pas comment cela est à présent; mais en revenant, j'ai trouvé deux ou trois corps gisant auprès des arbres.

Le bruit confus du canon, des tambours, des trompettes, les gémissements des vaincus, les cris d'allégresse des vainqueurs, avaient fait place à un silence si complet, qu'il semblait que la mort eût triomphé tout à la fois et des vainqueurs et des vaincus. Le délabrement d'une des tours du portail ne confirmait nullement la forfanterie d'Ugo, qui avait parlé d'une lâche fuite. Il était évident que l'ennemi avait tenu, et qu'il avait causé un grand désordre avant sa retraite. Autant qu'un clair de lune vaporeux permettait d'en juger, la tour était ouverte de tous côtés, et ses fortifications étaient presque toutes renversées.

On arriva enfin aux portes du château. Bertrand, apercevant une lumière dans la chambre du portail, appela fort haut. Le soldat regarda, et demanda qui c'était.—Je vous amène un prisonnier, dit Ugo; ouvrez la porte, et laissez-nous entrer.

Emilie entendit descendre, tomber les chaînes, et tirer les verrous d'une petite porte par laquelle on entra. Le soldat tenait la lampe fort bas, pour montrer le pas de la porte. Emilie se retrouva sous cette arcade ténébreuse, et elle entendit fermer ce guichet qui semblait à jamais la séparer du monde. Elle pénétra dans la première cour du château; elle revit son enceinte spacieuse et solitaire avec une sorte de désespoir.

Ils traversèrent la seconde cour, et ils se trouvèrent à la porte du vestibule; le soldat leur donna le bonsoir, et retourna à son poste. Pendant qu'on attendait, Emilie considérait comment elle éviterait la vue de Montoni, et pourrait se retirer à son ancien appartement sans être aperçue; elle frémissait de rencontrer si tard, ou lui, ou quelqu'un de sa compagnie. Le train qui se faisait au château était alors tellement bruyant, qu'Ugo frappait à la porte sans pouvoir se faire entendre des domestiques. Cette circonstance augmenta les alarmes d'Emilie, et lui laissa le temps de délibérer. Elle pouvait peut-être arriver au grand escalier; mais elle ne pouvait regagner sa chambre sans lumière.

Elle se glissa dans un passage à gauche, ne croyant point avoir été aperçue; mais à l'instant une lumière brillant à l'autre extrémité, la jeta dans un nouvel effroi. Elle s'arrêta, hésita, et reconnut Annette; elle se hâta de la rejoindre, mais son imprudence lui causa une nouvelle crainte. Annette en la voyant fit un cri de joie, et fut quelques minutes avant de pouvoir ou se taire ou relâcher Emilie de l'étroit embrassement où elle la tenait. Emilie à fin lui fit comprendre son danger. Elles se sauvèrent dans la chambre d'Annette, qui se trouvait très-écartée des autres. Aucune crainte néanmoins ne pouvait faire taire Annette.—O ma chère demoiselle, disait-elle en marchant, que de peurs j'ai eues! Ah! j'ai cru mourir cent fois. Je ne croyais pas vivre assez pour vous revoir. Je n'ai jamais été si contente de voir quelqu'un, que je le suis de vous retrouver.—Paix! criait Emilie, nous sommes poursuivies, c'est l'écho de leurs pas.—Non, mademoiselle, disait Annette, c'est une porte que l'on ferme; le son court sous les voûtes, et l'on y est souvent trompé. Quand on ne ferait que dire un mot, cela retentit comme un coup de canon.—Il est donc, disait Emilie, bien essentiel de nous taire. De grâce, ne parlons pas avant d'être à votre chambre. Elles s'y trouvèrent enfin sans avoir rien rencontré. Annette ouvrit la porte, et Emilie se mit sur le lit pour reprendre un peu de force et de respiration. Sa première demande fut si Valancourt n'était pas prisonnier. Annette lui répondit qu'elle n'avait pu le savoir, mais qu'elle était certaine qu'il y avait plusieurs prisonniers au château. Ensuite elle commença, à sa manière, à raconter le siége, ou plutôt le détail des terreurs et de toutes les souffrances qu'elle avait éprouvées pendant l'attaque.—Mais, ajouta-t-elle, quand j'entendis les cris de victoire sur les remparts, je crus que nous étions tous pris, et je me tenais pour perdue. Au lieu de cela, nous avions chassé les ennemis. J'allai à la galerie du nord, et j'en vis un grand nombre qui s'enfuyait dans les montagnes. Au reste, on peut dire que les remparts sont en ruines. C'était affreux de voir dans les bois au-dessous tant de malheureux entassés, que leurs camarades retiraient. Pendant le siége, monsieur était ici, il était là, il était partout à la fois, à ce que m'a dit Ludovico. Pour moi, Ludovico ne me laissait rien voir. Il m'enfermait souvent dans une chambre au milieu du château. Il m'apportait à manger, et venait causer avec moi aussi souvent qu'il le pouvait. Je l'avoue, sans Ludovico je serais sûrement morte tout de bon.