—Eh bien, Annette, dit Emilie, comment vont les affaires depuis le siége?

—Oh! il se fait un fracas terrible, reprit Annette; les signors ne font autre chose que manger, boire et jouer. Ils tiennent table toute la nuit, et jouent entre eux toutes ces riches et belles choses qu'ils ont fait apporter dans le temps qu'ils allaient au pillage ou à quelque chose d'approchant. Ils ont des querelles épouvantables sur la perte et sur le gain; le fier signor Verezzi perd toujours, à ce qu'ils disent. Le signor Orsino le gagne; cela le fâche, et ils ont des altercations. Toutes les belles dames sont encore dans le château, et je vous avoue qu'elles me font peur, quand il m'arrive d'en rencontrer.

—Sûrement, Annette, dit Emilie en tressaillant, j'entends du bruit, écoutez.—Non, mademoiselle, dit Annette; ce n'est que le vent dans la galerie. Je l'entends souvent, quand il ébranle les vieilles portes à l'autre bout. Mais pourquoi ne vous couchez-vous pas, mademoiselle; vous n'avez pas envie de rester ainsi toute la nuit? Emilie s'étendit sur la couchette, et pria Annette de laisser brûler la lampe. Annette se mit ensuite à côté d'elle; mais Emilie ne pouvait dormir, et elle croyait toujours entendre quelque bruit. Annette essayait de lui persuader que c'était le vent; on distingua des pas auprès de la porte. Annette allait sauter du lit; Emilie la retint, et écouta avec elle dans l'angoisse de l'attente. Les pas ne s'éloignaient pas de la porte; on mit la main sur la serrure, et l'on appela.—Pour l'amour de Dieu, Annette, ne répondez pas, dit Emilie doucement, restez tranquille. Nous devrions éteindre notre lampe, sa clarté nous trahira.—Vierge Marie! s'écria Annette, sans songer à la discrétion: je ne resterais pas à présent dans l'obscurité pour l'or du monde. Pendant qu'elle parlait, la voix devint plus forte, et répéta le nom d'Annette.—Sainte Vierge! s'écria Annette tout à coup; ce n'est que Ludovico. Elle se levait pour ouvrir la porte, mais Emilie l'en empêcha, jusqu'à ce qu'elle fût plus certaine qu'il était seul. Annette lui parla quelque temps, et il lui dit que l'ayant laissé sortir pour aller trouver Emilie, il venait la renfermer de nouveau. Emilie tremblait qu'on ne les surprît, s'ils continuaient de causer au travers de la porte; elle consentit qu'Annette le fît entrer. Le jeune homme parut, et sa physionomie franche et ouverte confirma l'opinion favorable que ses soins pour Annette avaient fait concevoir à Emilie. Ludovico offrit de passer la nuit dans une chambre du corridor qui tenait à celle d'Annette, et de les défendre à la première alarme.

Ludovico.

Dès le matin, Emilie eut un long entretien avec Ludovico; elle apprit de lui des circonstances relatives au château, et reçut des ouvertures sur les projets de Montoni, qui ne tirent qu'augmenter son effroi. Elle montra une grande surprise de ce que Ludovico, qui paraissait si touché de la triste position où elle se trouvait dans le château, consentait à y demeurer. Il l'assura que ce n'était pas son intention d'y rester, et elle hasarda de lui demander s'il voudrait seconder sa fuite. Ludovico lui assura qu'il était prêt à la tenter, mais il lui représenta les difficultés de l'entreprise; sa perte certaine en serait la suite, si Montoni les atteignait avant qu'ils fussent hors des montagnes. Il promit néanmoins d'en chercher avec soin les occasions, et de travailler à un plan d'évasion.

Emilie en ce moment lui confia le nom de Valancourt, et le pria de s'informer si, dans les prisonniers, il s'en trouvait un de ce nom. Le faible espoir que ranima cette conversation, détourna Emilie de traiter sur-le-champ avec Montoni; elle se détermina, si cela était possible, à retarder son entrevue jusqu'au moment où elle aurait appris quelque chose de Ludovico, et à ne faire sa cession que si tous les moyens de fuir étaient impraticables. Elle y rêvait, quand Montoni, revenu de son ivresse, l'envoya demander sur-le-champ. Elle obéit: il était seul.—J'apprends, dit-il, que vous n'avez pas été cette nuit dans votre chambre: où l'avez-vous passée?—Emilie lui détailla quelques circonstances de sa frayeur, et lui demanda sa protection pour en prévenir le retour.—Vous connaissez les conditions de ma protection, lui dit-il; si réellement vous en faites cas, vous ferez en sorte de vous l'assurer. Cette déclaration précise qu'il ne la protégerait que sous conditions pendant sa captivité dans le château, convainquit Emilie de la nécessité de se rendre; mais d'abord elle lui demanda s'il permettrait son départ immédiatement après qu'elle aurait signé l'abandon. Il le promit solennellement, et lui présenta le papier, par lequel elle lui transportait tous ses droits.

Elle fut longtemps incapable de signer, son cœur était si déchiré par divers intérêts opposés; elle allait renoncer à la félicité de sa vie, à l'espérance qui l'avait soutenue pendant une si longue suite d'adversités.

Montoni lui répéta les conditions de son obéissance; il lui observa de nouveau que ses moments étaient précieux; elle prit le papier et le signa. A peine avait-elle fini, qu'elle retomba sur sa chaise; mais, bientôt remise, elle le pria d'ordonner son départ, et de lui laisser emmener Annette. Montoni sourit alors.—Il était nécessaire de vous tromper, dit-il, c'était l'unique moyen de vous faire agir raisonnablement: vous partirez, mais pas à présent. Il faut d'abord que je prenne possession de ces biens; quand cela sera fait, vous pourrez, si vous voulez, retourner en France.

La froide scélératesse avec laquelle il violait un engagement formel qu'il venait de prendre, mit Emilie au désespoir; elle demeura certaine que son sacrifice n'aurait aucune utilité, et qu'elle resterait prisonnière; elle n'avait point de mots pour exprimer ses sentiments, et sentait bien que tout discours serait sans effet; elle regardait Montoni de la manière la plus touchante. Il détourna les yeux, et la pria de se retirer. Incapable de le faire, elle se jeta sur une chaise près de la porte, et poussa de profonds soupirs sans trouver de larmes ni de paroles.