—Pourquoi vous livrer à cette douleur d'enfant? lui dit-il. Efforcez-vous de supporter avec courage ce que maintenant vous ne pouvez éviter. Vous n'avez aucun mal réel à pleurer; prenez patience, et l'on vous renverra en France. A présent retournez chez vous.
—Je n'ose pas, monsieur, reprit-elle, je n'ose pas aller dans un lieu où le signor Verezzi peut s'introduire.—Ne vous ai-je pas promis de vous protéger? dit Montoni.—Vous l'avez promis, monsieur! dit Emilie en hésitant.—Ma promesse n'est-elle pas bien suffisante? ajouta-t-il avec sévérité.—Rappelez-vous votre première promesse, signor, dit Emilie tremblante, et vous jugerez vous-même du cas que je dois faire de l'autre!—Prenez garde, dit Montoni en colère, que je ne vous annonce que je ne vous protégerai pas! Retirez-vous avant que je rétracte ma promesse; vous n'avez rien à craindre dans votre appartement. Emilie se retira lentement; mais quand elle fut dans la salle, la crainte de rencontrer Verezzi ou Bertolini, lui fit doubler le pas malgré son excessif accablement, et elle se rendit dans sa chambre. Elle examina avec crainte si personne n'y était caché; elle ferma ensuite la porte, et se plaça près d'une fenêtre; elle y resta pour ranimer ses esprits abattus.
Ce triste jour se passa comme tant d'autres s'étaient écoulés, dans la même chambre. Quand la nuit vint, Emilie se serait retirée chez Annette, si un plus fort intérêt ne l'eût retenue chez elle, en dépit de ses frayeurs: quand tout serait calme et que l'heure ordinaire serait venue, Emilie se proposait d'attendre le retour de la musique. Ces accords ne pouvaient l'assurer positivement que Valancourt fût dans le château; mais ils pouvaient confirmer son idée, et lui procurer une consolation si nécessaire à son accablement actuel.
La nuit était fort orageuse; les bâtiments du château résistaient aux ouragans avec la fermeté d'un roc. De longs gémissements semblaient traverser les airs; et c'est ainsi que, dans les tempêtes et au milieu de la désolation de la nature, les cœurs affligés s'abusent. Emilie entendit, comme à l'ordinaire, les sentinelles qui se rendaient à leurs postes; et regardant de sa fenêtre, elle vit que la garde était doublée. Cette précaution lui parut nécessaire, lorsqu'elle eut remarqué le délabrement des murailles. Le bruit qu'elle connaissait de la marche des soldats, celui de leurs voix éloignées, qui s'approchait et se perdait au gré des vents, rappelèrent à sa mémoire les sensations pénibles qu'elle en avait reçues la première fois.
Emilie écoutait avec respect, avec espoir, avec effroi; elle retrouva la douceur mélodieuse du luth et de la voix qu'elle connaissait. Convaincue que les sons partaient d'en bas, elle se pencha pour découvrir une lumière; mais les fenêtres, en bas aussi bien qu'au-dessus, étaient enfoncées à tel point dans les murs épais du château, qu'elle ne pouvait les voir ni saisir même la clarté faible qui brillait sans doute derrière leurs barreaux. Elle essaya d'appeler; le vent portait sa voix à l'extrémité de la terrasse; la musique continuait; et, dans les intervalles du vent, on en entendait les accords. Soudain elle crut entendre un bruit dans sa chambre même; elle se retira précipitamment de la fenêtre; et, le moment d'après, elle distingua la voix d'Annette à sa porte. Elle jugea que c'était elle qu'elle avait entendue, et lui ouvrit.—Allez doucement jusqu'à la fenêtre, Annette, lui dit-elle, et écoutez avec moi; la musique est de retour.—Elles se turent, la mesure changea; Annette s'écria:—Vierge Marie! je connais cette chanson; c'est une chanson française, une des chansons favorites de mon cher pays. C'était la ballade qu'Emilie avait entendue la première fois, mais non pas celle de la pêcherie de Gascogne.—C'est un Français qui chante, dit Annette; ce doit être M. Valancourt.—Paix, Annette, dit Emilie; ne parlez pas si haut, on pourrait nous entendre.—Qui? le chevalier? dit Annette.—Non, dit Emilie tristement; mais quelqu'un pourrait nous trahir près de M. Montoni. Pourquoi penseriez-vous que c'est M. Valancourt qui chante? Mais, chut! la voix devient plus forte. En reconnaissez-vous le son? Je crains de m'en fier à mon jugement.—Mademoiselle, reprit Annette, je n'ai jamais ouï chanter le chevalier.—Emilie fut affligée de savoir que l'unique motif d'Annette, pour croire que c'était Valancourt, fût que le musicien était Français. Bientôt après elle entendit la romance de la pêcherie; elle distingua son nom si souvent répété, qu'Annette elle-même l'entendit. Emilie trembla, retomba sur sa chaise, et Annette appela tout haut: Monsieur Valancourt! monsieur Valancourt! Emilie essayait de la retenir; elle criait toujours plus fort, et tout à coup la voix et l'instrument cessèrent. Emilie écouta quelque temps dans une attente insupportable. Personne ne répondit.—Cela ne fait rien, mademoiselle, dit Annette; c'est le chevalier, et je veux lui parler.—Non, non, Annette, dit Emilie; je veux moi-même lui parler. Si c'est lui, il reconnaîtra ma voix, il parlera. Qui est-ce, dit-elle, qui chante si tard?
Il se fit un très-long silence. Elle répéta et distingua de faibles accents; mais le vent les confondit: d'ailleurs, ils venaient de si loin; ils passèrent si vite, qu'elle pouvait à peine les entendre, beaucoup moins en distinguer le sens, ou en reconnaître la voix. Après une nouvelle pause, Emilie appela encore: elles entendirent une voix aussi faible qu'auparavant; elles s'aperçurent que la force et la direction du vent n'étaient pas les seules causes qui l'étouffassent. La profondeur des fenêtres nuisait plus que la distance.
Emilie et Annette se tinrent longtemps à la fenêtre; mais tout resta dans le calme. Elles n'entendirent ni le luth ni la voix, et Emilie se trouva aussi oppressée de la joie qu'elle l'avait été par le sentiment de ses malheurs. Elle traversait la chambre à pas précipités, appelant à demi-voix Valancourt, et retournait à la fenêtre, où elle n'entendait que le murmure du vent dans l'épaisseur des bois.
Le matin commençait à éclairer les fenêtres, et le vent s'était calmé. Emilie regarda les bois encore obscurs, et les montagnes qui commençaient à se colorer: elle vit tout le paysage dans une paix profonde après une horrible tourmente. Les bois étaient sans mouvement; les nuages, que le jour, encore douteux, commençait à rendre transparents, semblaient à peine se mouvoir dans l'atmosphère. Un soldat, à pas mesurés, se promenait sur la terrasse: deux autres, plus éloignés, fatigués de leur garde, dormaient au bord du parapet. Emilie respira les parfums de l'air et de la végétation, ranimée par la pluie de la nuit; elle écouta encore, cherchant à entendre quelques sons de musique, n'entendit rien, ferma sa fenêtre, et alla chercher un peu de repos.
CHAPITRE XXXIII.
Plusieurs jours se passèrent dans l'attente. Ludovico avait seulement appris par des soldats qu'il se trouvait un prisonnier dans l'appartement indiqué, que ce prisonnier était Français, et qu'il avait été pris dans une escarmouche qui avait eu lieu avec un détachement de ses compatriotes. Durant cet intervalle, Emilie échappa aux persécutions en se confinant dans sa chambre. Quelquefois, le soir, elle se promenait dans le corridor. Montoni paraissait respecter sa dernière promesse, quoiqu'il eût violé la première. Elle ne pouvait attribuer son repos qu'à la faveur de sa protection. Elle s'en tenait alors si assurée, qu'elle ne désirait pas de quitter le château avant d'obtenir quelque certitude au sujet de Valancourt. Elle l'attendait sans que jusqu'alors cette attente lui coûtât de sacrifice; aucune circonstance n'avait rendu sa fuite probable.