Une semaine s'écoula avant que Ludovico rentrât dans la prison.

Enfin Ludovico lui dit qu'il avait revu le chevalier; que celui-ci l'avait engagé à se confier au gardien de sa prison, dont il avait déjà éprouvé la bienveillance, et qui lui avait accordé la permission d'aller une demi-heure dans le château, la nuit suivante, quand Montoni et ses compagnons seraient ensevelis dans le plaisir. Cela est honnête, assurément, ajouta Ludovico; mais Sébastien sait bien qu'il ne court aucun risque en laissant sortir le prisonnier, car s'il peut échapper aux barreaux et aux portes de fer, il faudra qu'il soit bien habile. Le chevalier m'a envoyé à vous, signora, pour vous demander de permettre qu'il vous voie cette nuit, ne fût-ce qu'un moment: il ne pourrait plus vivre sous le même toit sans vous voir; quant à l'heure, il ne peut la spécifier: elle dépend des circonstances (comme vous le disiez, signora). Il vous prie de choisir le lieu, parce que vous devez savoir celui où vous serez le plus en sûreté.

Emilie était si agitée par l'espoir si prochain de revoir Valancourt, qu'il se passa du temps avant qu'elle pût répondre ou déterminer un endroit propre au rendez-vous. Enfin elle n'en vit aucun qui lui promît autant de sécurité que son corridor.—A minuit, dit-elle à Ludovico.

Enfin l'horloge sonna minuit. Elle ouvrit sa porte pour écouter s'il se faisait quelque bruit dans le château. Elle entendit seulement, dans le lointain, les bruyants éclats d'une conversation animée, que les échos prolongeaient sous les voûtes. Elle jugea que Montoni et tous ses hôtes étaient à table.—Ils sont occupés pour la nuit, se dit-elle, et Valancourt sera bientôt ici. Elle referma doucement sa porte, et parcourut sa chambre avec l'agitation de l'impatience. Elle allait à sa fenêtre écouter si le luth résonnait. Tout gardait le silence; son émotion croissait à chaque moment. Incapable de se soutenir, elle s'assit auprès de sa fenêtre. Annette, qu'elle avait retenue, était pendant ce temps-là aussi bavarde que de coutume; mais à peine Emilie entendit-elle un seul mot de ses discours. Elle avança la tête hors de la fenêtre, et alors elle entendit le luth qui rendait une expression touchante, et que la voix accompagnait.

Emilie ne put retenir des larmes de joie et de tendresse. Quand la romance fut achevée, elle la considéra comme un signal; il annonçait que Valancourt allait sortir. Bientôt elle entendit marcher; c'étaient les pas vifs et légers de l'Espérance. Elle pouvait à peine se soutenir. On ouvrit la porte; elle courut au-devant de Valancourt, et se trouva entre les bras d'un homme qu'elle n'avait jamais vu. La figure, le son de voix de l'étranger, tout à l'instant la détrompa; elle tomba sans connaissance.

En revenant à elle, elle se trouva soutenue par cet homme, qui la considérait avec une vive expression de tendresse et d'inquiétude. Elle n'avait de force, ni pour répondre, ni pour interroger. Elle ne fit aucune question, fondit en larmes, et se dégagea de ses bras. L'étranger changea de physionomie. Surpris, consterné, il regardait Ludovico pour chercher quelque éclaircissement; mais Annette lui donna l'explication que Ludovico même cherchait.—Oh! monsieur, s'écria-t-elle en sanglotant, monsieur, vous n'êtes pas l'autre chevalier. Nous attendions M. de Valancourt. Ce n'est pas vous. Ah! Ludovico, avez-vous pu nous tromper ainsi? Ma pauvre maîtresse ne s'en relèvera jamais! jamais! L'étranger, qui semblait fort agité, essaya de lui parler; mais les mots expirèrent sur ses lèvres; et frappant son front de sa main, comme dans un soudain désespoir, il se retira tout à coup à l'autre bout du corridor.

Annette sécha ses larmes; et s'adressant à Ludovico:—Peut-être, après tout, lui dit-elle, l'autre chevalier n'est pas celui-ci. Peut-être le chevalier Valancourt est-il encore en bas? Emilie leva la tête.—Non, répliqua Ludovico; M. de Valancourt ne fut jamais là-bas, si ce cavalier n'est pas lui. Si vous aviez eu la bonté de me confier votre nom, monsieur, dit-il à l'étranger, cette méprise n'eût point eu lieu.—Il est vrai, lui dit l'étranger en mauvais italien; mais il était fort important pour moi que mon nom demeurât ignoré de Montoni. Madame, ajouta-t-il, en s'adressant en français à Emilie, permettez-moi un mot d'apologie pour la peine que je vous occasionne. Souffrez que j'explique à vous seule et mon nom et les circonstances qui m'ont jeté dans l'erreur. Je suis Français, je suis votre compatriote. Nous nous trouvons dans une terre étrangère. Emilie essaya de se remettre. Elle hésitait pourtant à lui accorder sa demande; à la fin elle pria Ludovico d'aller attendre sur l'escalier; elle retint Annette, et dit à l'étranger que cette fille entendait mal l'italien, et qu'il pourrait lui communiquer en cette langue ce qu'il désirait lui confier. Ils se retirèrent dans une extrémité du corridor, et l'étranger lui dit, avec un long soupir:—Ma famille, madame, ne doit pas vous être étrangère. Je m'appelle Dupont; mes parents vivaient à quelques lieues de la vallée, et j'ai eu le bonheur de vous rencontrer quelquefois en visites dans le voisinage. Je ne vous offenserai point en vous répétant combien vous avez su m'intéresser, combien j'aimais à m'égarer dans les lieux que vous fréquentiez! combien j'ai visité votre pêcherie favorite, et combien je gémissais alors des circonstances qui m'empêchaient de vous déclarer ma passion! Je ne vous expliquerai pas comment je succombai à la tentation, et devins possesseur d'un trésor pour moi sans prix; un trésor que je confiai, il y a quelques jours, à votre messager, dans un espoir bien différent de celui qui me reste aujourd'hui. Je ne m'étendrai pas sur ces détails. Laissez-moi implorer votre pardon; et le portrait que si mal à propos j'ai rendu, votre générosité en excusera le vol, et me le restituera. Mon crime lui-même est devenu ma punition. Ce portrait que j'ai dérobé a nourri une passion qui doit encore être mon tourment.

Emilie voulut l'interrompre.—Je laisse, monsieur, à votre conscience à décider si, après ce qui vient d'arriver au sujet de M. Valancourt, je dois vous rendre ce portrait. Ce ne serait pas une action généreuse. Vous le reconnaîtrez vous-même, et vous me permettrez d'ajouter que ce serait me faire une injure que d'insister pour l'obtenir. Je me trouve honorée de l'opinion flatteuse que vous avez conçue de moi. Mais... Elle hésita; la méprise de ce soir me dispense de vous en dire davantage.—Oui, madame; hélas! oui, répliqua l'étranger. Accordez-moi du moins de vous montrer mon désintéressement, si ce n'est pas mon amour. Acceptez les services d'un ami, et ne me refusez pas la récompense d'avoir tenté du moins de mériter votre reconnaissance.—Vous la méritez déjà, monsieur, dit Emilie; le vœu que vous exprimez mérite tous mes remercîments. Excusez-moi si je vous rappelle le danger que vous courez en prolongeant cette entrevue. Ce sera une grande consolation pour moi, soit que vos tentatives échouent, soit qu'elles réussissent, d'avoir un compatriote généreux, disposé à me protéger.

—Vous êtes perdu, s'écria Ludovico; ce sont les gens de Montoni. Dupont ne répondit rien, mais soutint Emilie; et d'un air ferme et animé il attendit que ses adversaires parussent. L'instant d'après, Ludovico seul entra; il jeta à la hâte un coup d'œil:—Suivez-moi, leur dit-il, si vous aimez la vie; nous n'avons pas un instant à perdre.

Emilie demanda ce qui arrivait; où il fallait aller.—Je n'ai pas le temps de vous le dire, mademoiselle, reprit Ludovico; fuyez, fuyez.