Ils étaient alors dans le chemin qu'Emilie avait suivi avec Ugo et Bertrand. Ludovico, le seul de la troupe qui connût les passages de ces montagnes, assura qu'un peu plus avant, à une croisière des chemins, ils en trouveraient un qui descendrait aisément en Toscane, et qu'à peu de distance on rencontrerait une petite ville où l'on pourrait se procurer les choses nécessaires au voyage.
Occupés de leurs pensées, les voyageurs furent plus d'une heure en silence, sauf une question de temps à autre que faisait Dupont sur la route, ou une exclamation d'Annette sur un objet que le crépuscule ne laissait voir qu'imparfaitement. A la fin, on vit des lumières sur le revers d'une montagne; Ludovico ne douta pas qu'elles ne vinssent de la ville dont il avait parlé. Satisfaits de cette assurance, ses compagnons se replongèrent dans la rêverie; Annette l'interrompit la première.—Saint Pierre, dit-elle, où trouverons-nous de l'argent? Je sais que ni moi, ni ma maîtresse, nous ne possédons pas un sequin. M. Montoni y a mis bon ordre.
Cette remarque produisit un examen qui se termina par un embarras fort sérieux. Dupont avait été dépouillé de presque tout son argent quand on l'avait fait prisonnier; il avait donné le reste à la sentinelle qui lui avait permis de sortir de la prison. Ludovico, qui depuis longtemps ne pouvait obtenir le payement de ses gages, avait à peine sur lui de quoi fournir aux premiers rafraîchissements dans la ville où ils arrivaient.
Leur pauvreté était d'autant plus affligeante qu'elle pouvait les retenir plus longtemps dans les montagnes; et là, quoique dans une ville, ils pouvaient se croire encore presque au pouvoir de Montoni. Les voyageurs pourtant n'avaient d'autre parti que celui d'avancer et de tenter la fortune. Ils poursuivirent leur route à travers des vallons sauvages et obscurs, dont les forêts obstruaient quelquefois toute clarté, et ne la rendaient que par intervalles: lieux si déserts, qu'on doutait au premier coup d'œil si jamais être humain y avait mis les pieds. Le chemin qu'ils tenaient pouvait confirmer cette erreur: des herbes hautes, une prodigieuse végétation, annonçaient que du moins les passants y étaient rares.
A la fin, on entendit de très-loin les clochettes d'un troupeau: bientôt après ce fut le bêlement des brebis, et l'on reconnut le voisinage de quelque habitation humaine. Les lumières que Ludovico avait vues avaient été longtemps dérobées par de hautes montagnes. Ranimés par cette espérance, les voyageurs doublèrent le pas, et, sortant de leur défilé, ils découvrirent une des vallées pastorales des Apennins, faite pour donner l'idée de l'heureuse Arcadie. Sa fraîcheur, sa belle simplicité, contrastaient majestueusement avec les sommets neigeux des montagnes d'alentour.
L'aube du matin blanchissait l'horizon: à peu de distance, sur le flanc d'une colline qui semblait naître aux premiers regards du jour, la petite troupe distingua la ville qu'elle cherchait, et à laquelle elle arriva bientôt. Ce ne fut pas sans peine qu'ils y trouvèrent asile et pour eux et pour leurs chevaux. Emilie demanda qu'on ne s'y arrêtât pas plus de temps qu'il ne serait nécessaire; sa vue excitait la surprise: elle était sans chapeau, et n'avait eu que le temps de prendre un voile. Elle regrettait le dénûment d'argent qui ne lui permettait pas de se procurer cet article essentiel.
Ludovico examina sa bourse, elle ne pouvait suffire à payer le rafraîchissement. Dupont hasarda de se confier à leur hôte; il paraissait bon et honnête; Dupont lui expliqua leur position, et le pria de les aider à continuer leur voyage. L'hôte promit de s'y prêter autant qu'il le pourrait, puisqu'ils étaient des prisonniers qui échappaient à Montoni; il avait des raisons personnelles pour le haïr: il consentit à leur procurer des chevaux frais pour gagner une ville prochaine; mais il n'était pas assez riche pour leur donner de l'argent. Ils étaient à se lamenter, lorsque Ludovico, après avoir conduit les chevaux à l'écurie, rentra ivre de joie, et la leur fit vite partager; en levant la selle d'un des chevaux, il avait trouvé un petit sac rempli, sans doute, du butin fait par un des condottieri. Ils revenaient du pillage lorsque Ludovico s'était sauvé, et le cheval, étant sorti de la seconde cour où buvait son maître, avait emporté le trésor sur lequel le brigand comptait.
Dupont trouva que cette somme était très-suffisante pour les conduire tous en France; il était alors résolu d'y accompagner Emilie, quelles que fussent les nouvelles qu'il apprendrait de son régiment. Il se fiait à Ludovico autant que le permettait une connaissance si courte, et pourtant il ne souffrait pas la pensée de lui confier Emilie pour un si long voyage. D'ailleurs, peut-être il n'avait pas le courage de se refuser au plaisir dangereux qu'il trouvait à la voir.
On tint conseil sur le port vers lequel on devait se diriger. Ludovico, bien informé de la géographie de son pays, assura que Livourne était le port le plus accrédité et le plus proche. Dupont savait aussi qu'il était le mieux assorti au succès de leurs plans, puisque chaque jour il en partait des vaisseaux de toutes nations. Il fut déterminé qu'on s'y acheminerait promptement.
Emilie acheta un chapeau de paille, tel que le portaient les paysannes de Toscane, et quelques petits objets nécessaires au voyage. Les voyageurs échangèrent leurs chevaux fatigués contre d'autres meilleurs, et se remirent joyeusement en route avec le soleil levant. Après quelques heures de voyage à travers un pays romantique, ils commencèrent à descendre dans la vallée de l'Arno. Emilie contempla tous les charmes d'un paysage pastoral et agreste, unis au luxe des maisons qu'y possédaient les nobles de Florence, et aux richesses d'une culture variée. De loin, vers l'orient, Emilie découvrit Florence; ses tours s'élevaient sur le plus brillant horizon. Sa plaine fertile allait joindre les Apennins. Des palais, des jardins magnifiques la décoraient de tous côtés; des bosquets d'orangers, de citronniers, de vignes et d'arbres fruitiers, des plantations d'oliviers et de mûriers la coupaient en tous sens. A l'occident, cette belle plaine se terminait à la mer. La côte était si éloignée, qu'une ligne bleuâtre l'indiquait seule à l'horizon, et une légère vapeur de marine se distinguait au-dessus dans l'atmosphère.