La chaleur était excessive. Il était midi. Les voyageurs cherchèrent une retraite pour se reposer à l'ombre. Les bocages qu'ils parcouraient, remplis de raisins sauvages, de framboises et de figues, leur promettaient un rafraîchissement agréable. Ils s'arrêtèrent sous un berceau dont le feuillage épais affaiblissait l'ardeur du soleil. Une fontaine qui jaillissait du roc donnait à l'air quelque fraîcheur. On laissa paître les chevaux. Annette avec Ludovico allèrent cueillir des fruits et en apportèrent abondamment. Les voyageurs s'assirent à l'ombre d'un bosquet de sapins et de hêtres. La pelouse autour d'eux était émaillée de tant de fleurs parfumées, que, même au sein des Pyrénées, Emilie en avait moins vu. Ils y prirent leur frugal repas; et, sous l'ombrage impénétrable de ces gigantesques sapins, ils contemplaient le paysage qui, couvert des feux du soleil, descendait jusqu'à la mer.
Emilie et Dupont redevinrent peu à peu silencieux et pensifs. Annette était joyeuse et babillarde; Ludovico était fort gai, sans oublier les égards qu'il devait à ses compagnons de voyage. Le repas fini, Dupont engagea Emilie à tâcher de goûter le sommeil pendant l'extrême chaleur.
Quand Emilie s'éveilla, elle trouva la sentinelle endormie à son poste, et Dupont éveillé, mais enseveli dans ses tristes pensées. Le soleil était trop élevé pour leur permettre de continuer le voyage. Il était nécessaire que Ludovico, fatigué de tant de peines qu'il avait prises, pût achever en paix son sommeil. Emilie prit ce moment pour savoir par quel accident Dupont était devenu prisonnier de Montoni. Flatté de l'intérêt que lui témoignait cette question, et de l'occasion qu'elle fournissait pour l'entretenir de lui-même, Dupont la satisfit promptement.
—Je vins en Italie, madame, dit Dupont, au service de mon pays. Un engagement dans les montagnes, avec les bandes de Montoni, mit en déroute mon détachement. Je fus pris avec quelques-uns de mes camarades. Quand on m'apprit que j'étais captif, le nom de Montoni me frappa. Je me rappelai que votre tante avait épousé un Italien de ce nom, et que vous les aviez suivis en Italie. Ce ne fut pourtant que longtemps après que je fus certain, madame, et que ce Montoni était le même, et que vous habitiez sous le même toit que moi. Je ne vous fatiguerai pas en vous peignant mon émotion lorsque j'appris cette nouvelle. Je le dus à une sentinelle, et je sus le gagner au point de m'accorder plusieurs jouissances, dont l'une m'importait extrêmement, et n'était pas sans danger pour cet homme. Il persista pourtant à ne se charger d'aucune lettre, et à refuser de me faire connaître à vous. Il tremblait d'être découvert, et d'éprouver toutes les vengeances de Montoni. Il me fournit les occasions de vous voir plusieurs fois. Vous en êtes surprise, madame, et je vais m'expliquer mieux. Ma santé souffrait extrêmement du défaut d'air et d'exercice, et j'obtins à la fin, ou de la pitié ou de l'avarice, le moyen de me promener la nuit sur la terrasse.
Emilie devint très-attentive, et Dupont continua.
—En m'accordant cette permission, mon garde savait bien que je ne pourrais m'évader. Le château était gardé avec une extrême vigilance, et la terrasse était élevée sur un roc perpendiculaire. Il me montra aussi une porte cachée dans la boiserie de la chambre où j'étais détenu; il m'apprit à l'ouvrir. Cette porte donnait sur un passage formé dans l'épaisseur des murs; il s'étendait le long du château, et venait aboutir au coin du rempart oriental. J'ai appris depuis qu'il se trouvait d'autres couloirs dans les murailles énormes de ce prodigieux édifice. On les destinait certainement à faciliter les évasions en temps de guerre. C'est par ce chemin que, pendant la nuit, je me rendais à la terrasse. Je m'y promenais avec une extrême précaution, de peur que mes pas ne me trahissent. Les sentinelles étaient placées assez loin, parce que les murailles, de ce côté, suppléaient aux soldats. Dans une de ces promenades nocturnes, je remarquai une lumière qui venait d'une fenêtre au-dessus de ma prison. Il me vint à l'esprit que cet appartement pouvait être le vôtre, et, dans l'espérance de vous voir, je me plaçai vis-à-vis de la fenêtre.
Emilie, se rappelant la figure qu'elle avait vue sur la terrasse, et qui l'avait jetée dans une perplexité si grande, s'écria tout à coup:—C'était donc vous, monsieur Dupont, qui me causiez une si ridicule terreur? De longues souffrances avaient tant affaibli ma tête, que le moindre incident m'alarmait. Dupont se reprocha de lui avoir occasionné quelque crainte, puis il ajouta:—Appuyé sur le parapet, en face de votre fenêtre, la considération de votre situation mélancolique et de la mienne m'arracha d'involontaires gémissements qui vous attirèrent à la fenêtre, du moins je l'imagine. Je vis une personne que je crus être vous. Oh! je ne vous dirai rien de mon émotion à ce moment. Je désirais parler; la prudence me retint, et un mouvement de la sentinelle m'obligea de fuir à l'instant.
Il se passa du temps avant que je pusse tenter une seconde promenade. Je ne pouvais sortir que lorsque l'homme que j'avais gagné était de garde; il me fallait attendre son tour. Pendant ce temps, je me convainquis de la réalité de mes conjectures sur la situation de votre appartement. A ma première sortie, je retournai à votre fenêtre, et je vous vis sans oser vous parler. Je saluai de la main, vous disparûtes. J'oubliai ma prudence; je poussai une plainte. Vous revîntes, vous parlâtes. J'entendis les accents de votre voix. Ma discrétion m'aurait abandonné; mais j'entendis une sentinelle, je me retirai promptement, et cet homme m'avait vu. Il me suivit; il allait me joindre, si un stratagème ridicule n'eût en ce moment fait ma sûreté. Je connaissais la superstition de ces gens-là: je poussai un cri lugubre, dans l'espérance qu'on cesserait de me poursuivre. Heureusement je réussis. L'homme était sujet à se trouver mal; la frayeur que je lui fis lui procura un de ces accès, ce qui assura ma retraite. Le sentiment du danger que j'avais couru, et que le doublement des gardes, à cette occasion, rendait plus grand, me détourna d'errer encore sur la terrasse. Mais, dans le silence des nuits, je m'amusais d'un vieux luth que m'avait procuré le soldat; je l'accompagnais de ma voix, et quelquefois, je l'avouerai, j'avais l'espoir d'être entendu par vous. Il y a bien peu de soirées que cet espoir fut accompli. Je crus entendre une voix qui m'appelait; je craignis de répondre, à cause de la sentinelle. Avais-je raison, madame, de me le persuader ainsi? Etait-ce vous qui parliez?—Oui, lui dit Emilie avec un soupir involontaire, vous aviez raison.
Ils continuèrent leur entretien jusqu'au moment où le soleil commença à baisser.
Les voyageurs traversèrent l'Arno au clair de la lune, dans un bac. Apprenant que la ville de Pise n'était située qu'à quelques milles sur ses bords, ils auraient désiré qu'un bateau les y conduisît; il ne s'en trouvait pas, et ils reprirent leurs chevaux harassés, à l'effet de gagner cette ville. A mesure qu'ils approchaient, la vallée s'élargissait et devenait une plaine couverte de blés, parsemée de vignobles, d'oliviers et de mûriers. Il était tard avant qu'ils fussent aux portes: Emilie fut surprise d'entendre le bruit des danses et celui des instruments, et de voir les groupes heureux qui remplissaient les rues; elle se croyait presque à Venise; mais elle n'apercevait ni la mer brillant au clair de lune, ni les riantes gondoles qui sillonnaient les flots, ni ces palais élégants qui semblaient réaliser les rêves de l'imagination, et les féeries et les merveilles. L'Arno promenait ses eaux au travers de la ville; mais des concerts sur les balcons n'en augmentaient pas le charme; on n'entendait que les cris des matelots qui amenaient les vaisseaux de la Méditerranée, la chute de leurs ancres, et le sifflet des contre-maîtres. Dupont imagina que l'on pourrait trouver à Pise un vaisseau prêt à faire voile pour la France, et s'épargner ainsi le voyage de Livourne. Aussitôt qu'Emilie fut établie dans une auberge, il alla prendre des informations; mais ses efforts et ceux de Ludovico ne purent faire découvrir une seule barque frétée pour France. Dupont fit aussi de vaines recherches sur le sort de son régiment; il n'en put rien apprendre. Les voyageurs, fatigués de la marche du jour, se retirèrent de bonne heure: ils partirent le lendemain matin: et sans s'arrêter aux antiquités de cette ville célèbre, aux merveilles de la tour penchée, ils profitèrent de la fraîcheur, et traversèrent une contrée riche et fertile. Les Apennins avaient perdu leur hauteur imposante, et augmentaient les charmes d'un paysage pastoral. Emilie, en y descendant, regardait avec admiration Livourne et sa large baie couverte de vaisseaux, et bordée de montagnes.