Elle n'eut pas moins de plaisir que de surprise, quand elle trouva la ville remplie de personnes de toutes nations. Tant de costumes divers lui rappelaient les mascarades de Venise, au temps du carnaval: mais c'était en ce lieu une foule sans gaieté, du bruit et non de la musique, et l'élégance ne se trouvait que dans les points de vue.

M. Dupont, en arrivant, se rendit au port; on lui parla de plusieurs vaisseaux français, et d'un entre autres qui devait, sous peu de jours, lever l'ancre pour aller à Marseille. On pourrait, dans cette ville, s'en procurer facilement un autre, pour traverser le golfe de Lyon et gagner Narbonne. C'était près de cette ville qu'était situé le couvent où Emilie se proposait de se retirer. Dupont engagea le capitaine à les conduire jusqu'à Marseille, et Emilie fut bien aise d'apprendre que son passage en France était désormais assuré. Soulagée de la crainte qu'on ne la poursuivît, heureuse de l'espoir de revoir bientôt sa patrie et le pays qu'habitait Valancourt, elle reprit une gaieté qu'elle n'avait guère connue depuis la mort de son père. Emilie prenait intérêt à l'arrivée, au départ des vaisseaux; elle partageait la joie du retour; et quelquefois, attendrie par la douleur des amis qui se séparaient, elle mêlait une larme à celles qu'elle leur voyait répandre.

CHAPITRE XXXIV.

Retournons maintenant en Languedoc, et occupons-nous du comte de Villefort, ce seigneur qui avait hérité des terres du marquis de Villeroi, près du monastère de Sainte-Claire. On peut se souvenir que ce château n'était pas habité quand Emilie se trouva avec son père dans le voisinage, et que Saint-Aubert parut fort affecté en apprenant qu'il était aussi près du château de Blangy. Le bon Voisin avait tenu, au sujet de ce château, quelques propos alarmants pour la curiosité d'Emilie.

Le comte de Villefort.

C'est en 1584, l'année que Saint-Aubert mourut, que François de Beauveau, comte de Villefort, prit possession d'un immense domaine appelé Blangy, situé en Languedoc, sur les bords de la mer. Cette terre, pendant plusieurs siècles, avait appartenu à sa famille; elle lui revenait par la mort du marquis de Villeroi, son parent, homme d'un caractère austère et de manières très-réservées. Cette circonstance, jointe aux devoirs de sa profession, qui l'appelaient souvent à la guerre, avait prévenu toute espèce d'intimité entre lui et le comte de Villefort. Ils se connaissaient peu, et le comte n'apprit sa mort qu'en recevant le testament qui lui donnait Blangy. Ce ne fut que l'année suivante qu'il se détermina à le visiter et à y passer tout l'automne. Il se rappelait souvent Blangy avec les vives couleurs que prête l'imagination au souvenir des plaisirs de la jeunesse. Dans ses premières années, il avait connu la marquise; il avait visité ce séjour dans l'âge où les impressions des plaisirs demeurent surtout sensibles. L'intervalle qui s'était depuis écoulé dans les secousses et le tumulte des affaires, qui trop souvent corrompent le cœur et gâtent le goût, n'avait point effacé de sa mémoire les ombrages du Languedoc, et jamais ce souvenir ne l'avait trouvé indifférent.

Pendant plusieurs années, le feu marquis avait abandonné le château. Le vieux concierge et sa femme l'avaient laissé dégrader à l'excès. Le comte prit le parti d'y passer un automne pour veiller aux réparations. Les prières, les larmes même de la comtesse, qui au besoin savait pleurer, n'avaient pas eu le pouvoir de changer sa résolution. Elle se prépara donc à souffrir ce qu'elle ne pouvait empêcher, et à s'absenter de Paris. Sa beauté y réunissait les suffrages, mais son esprit y avait peu de droits. Le mystérieux ombrage des bois, la grandeur sauvage des montagnes, la solitude imposante des salles gothiques, des longues galeries qui ne résonnaient qu'aux pas d'un domestique ou aux sons de l'horloge du château, tous ces objets ne lui offraient qu'une triste perspective.

Le comte avait un fils et une fille, enfants de son premier mariage; il désira qu'ils vinssent avec lui. Henri, alors dans sa vingtième année, était au service de France. Blanche, qui n'avait pas encore dix-huit ans, était toujours dans le couvent où on l'avait placée lors du second mariage de son père. La comtesse n'avait ni assez de talents pour élever sa belle-fille, ni assez de courage pour l'entreprendre. Elle avait conseillé ce parti; et la crainte qu'une beauté naissante ne vînt à éclipser la sienne lui avait fait depuis employer mille moyens pour prolonger la réclusion de Blanche. Elle n'apprit pas sans une grande mortification le dessein qu'avait son époux: elle se consolait néanmoins en considérant que, si Blanche sortait du couvent, l'obscurité de la province ensevelirait pendant quelque temps ses charmes.

Le jour du départ, les postillons s'arrêtèrent au couvent, par ordre du comte, pour prendre Blanche. Son cœur palpitait de plaisir aux idées de nouveauté et de liberté qui s'offraient à elle. A mesure que l'époque du voyage s'était rapprochée, son impatience était devenue plus forte; et pendant cette nuit, la plus ennuyeuse qu'elle eût passée, elle avait compté les minutes. L'aube du jour avait paru; la cloche du matin avait sonné; elle avait entendu les religieuses sortir de leurs cellules, et s'était élancée de son lit pour saluer ce beau jour. Elle allait se voir délivrée des entraves du cloître et goûter la liberté dans un monde où le plaisir souriait toujours, où la bonté ne s'altérait jamais; où le plaisir et la bonté régnaient sans nul obstacle. Quand on sonna à la porte de clôture, Blanche courut à la grille; elle entendit le bruit des roues, vit dans la cour la voiture de son père; elle sauta de joie en parcourant les corridors. Une religieuse vint la chercher, par ordre de l'abbesse, qui était au parloir à recevoir la comtesse; celle-ci parut à Blanche un ange qui allait la conduire au temple du bonheur. L'émotion de la comtesse, en la voyant, ne fut pas de la même nature. Blanche n'avait jamais paru aussi aimable, et le sourire de la joie donnait à tous ses traits la beauté de l'innocence heureuse.