Après un entretien fort court, la comtesse prit congé de l'abbesse; c'était le moment que Blanche attendait impatiemment, comme l'instant où allaient commencer son bonheur et le charme de sa vie. Etait-ce donc le moment des larmes et des regrets? Il le fut pourtant. Elle se retourna, d'un œil attendri, vers ses jeunes compagnes, qui pleuraient en lui disant adieu. Madame l'abbesse elle-même, si grave, si imposante, la quitta avec un degré de chagrin dont une heure auparavant elle ne se serait pas cru capable.

La présence de son père, les distractions de la route absorbèrent bientôt ses idées et dispersèrent ce nuage de sensibilité. Peu attentive à l'entretien de la comtesse et de mademoiselle Béarn, son amie, Blanche se perdait en une rêverie douce; elle voyait les nuages qui flottaient en silence sur le vague bleu des airs; ils voilaient le soleil, promenaient les ombres sur la contrée et quelquefois la découvraient toute rayonnante. Ce voyage fut pour Blanche une succession de plaisirs; la nature, à ses yeux, variait à chaque instant, et lui fournissait les plus belles et les plus charmantes images.

Sur le soir du septième jour, les voyageurs aperçurent Blangy. Sa situation romantique fit une forte impression sur Blanche; elle observait avec étonnement les montagnes des Pyrénées, qu'elle n'avait jamais vues que de loin pendant le jour.

A mesure que Blanche approchait, les traits gothiques de cette antique demeure se dessinaient successivement. D'abord une tour fortifiée s'élevait entre les arbres; puis l'arcade ruinée d'une porte immense. Blanche croyait presque approcher du château célébré dans les vieilles histoires, où les chevaliers voyaient à travers les créneaux un champion et sa suite revêtus d'armes noires, et qui venait arracher la dame de ses pensées à l'oppression d'un rival orgueilleux.

Les voitures s'arrêtèrent à une porte qui conduisait à l'enceinte du château, et qui alors était fermée. La grosse cloche qui devait servir à annoncer les étrangers était depuis longtemps tombée de sa place; un domestique monta sur un mur ruiné, pour avertir les gens du château que leur maître arrivait.

Blanche, appuyée à la portière, s'abandonnait aux douces et charmantes émotions que l'heure et le lieu lui causaient. Le soleil avait quitté les cieux; le crépuscule brunissait les montagnes; les flots, très-éloignés, réfléchissant encore les nuances ternes de l'occident, semblaient comme une trace de lumière qui bordait l'horizon. On entendait le bruit monotone des vagues qui venaient se briser sur le rivage. Chaque personne de la compagnie rêvait aux objets dont elle était occupée. La comtesse regrettait les plaisirs de Paris, voyait avec dégoût ce qu'elle appelait de tristes bois et une solitude sauvage; et, frappée de l'idée qu'elle serait séquestrée dans ce vieux château, elle était disposée à ne rien voir qu'avec mécontentement. Les sentiments de Henri étaient à peu de chose près les mêmes. Il donnait un triste soupir aux délices de la capitale et au souvenir d'une dame qu'il aimait, du moins le croyait-il, et il est sûr que son imagination en était occupée; mais le pays, un genre de vie différent, avaient pour lui les charmes de la nouveauté, et ses regrets étaient mélangés des riantes illusions de la jeunesse.

Les portes s'ouvrirent à la fin; la voiture avança lentement sous de grands châtaigniers qui achevaient d'obscurcir le jour. On suivait une ancienne avenue que de grandes herbes et d'autres plantes rendaient alors presque impraticable, et qu'on ne distinguait plus qu'à l'éloignement des arbres. Cette avenue avait un quart de lieue de long: c'était celle où Saint-Aubert et Emilie s'étaient engagés une fois en arrivant dans le voisinage par l'espoir de trouver un asile. La solitude de ce lieu et une figure que le postillon avait prise pour un voleur leur avaient fait tout à coup rebrousser chemin.

—Quelle déplaisante habitation! s'écria la comtesse à mesure que la voiture avançait au milieu des bois. Sûrement, monsieur, vous ne comptez pas rester l'automne entier dans cette barbare solitude? Il y faudrait porter une coupe d'eau du Léthé, afin qu'au moins le souvenir d'un pays moins affreux n'augmentât pas la laideur de celui-ci.—Je me conduirai suivant les circonstances, dit le comte. Cette solitude barbare était l'habitation de mes ancêtres.

La voiture s'arrêta au château, et devant la porte du vestibule attendaient le vieux concierge et les domestiques de Paris qu'on avait envoyés pour disposer le château. Blanche s'aperçut que l'édifice n'était pas entièrement dans le style gothique, et qu'il s'y trouvait beaucoup d'additions très-modernes. La salle énorme et sombre où elle entra n'était pas à la vérité de ce nombre: une tapisserie somptueuse qu'on ne pouvait alors distinguer représentait sur les murailles quelques traits des romans provençaux. La grande fenêtre était parée d'églantiers et de pampres en berceaux. Ouverte, en ce moment, elle laissait voir au travers un plan incliné de verdure que formait la cime des bois sur la pente du promontoire. Au delà se découvraient les flots de la Méditerranée, qui, au sud et à l'orient, se perdaient avec l'horizon.

Tandis que la comtesse demandait quelques rafraîchissements, le comte avec son fils visitait d'autres parties de la maison. Blanche restait témoin malgré elle de la mauvaise humeur et du mécontentement de sa belle-mère.