Henri et Blanche.
On se sépara après le déjeuner. Le comte se fit suivre à son cabinet par son intendant pour examiner ses baux, et recevoir quelques habitants. Henri courut sur le rivage pour examiner un bateau, dont ils devaient tous se servir le même soir, et auquel il faisait ajuster un petit pavillon. La comtesse et mademoiselle Béarn allèrent voir un appartement dans la partie moderne, construit avec élégance; les fenêtres ouvraient sur des balcons qui faisaient face à la mer, et sauvaient conséquemment la vue des affreuses Pyrénées.
Blanche, pendant ce temps, se hâtait de goûter, sous les futaies qui entouraient le château, un enthousiasme si nouveau pour elle; l'ombre sous laquelle elle errait fit céder peu à peu la gaieté à des impressions plus sérieuses. Tantôt elle avançait lentement sous un couvert impénétrable, dont les branches s'entrelaçaient, et sous lequel les gouttes de rosée baignaient encore les fleurs qui émaillaient le gazon; tantôt elle folâtrait dans un sentier où le soleil dardait ses rayons, et où le zéphyr balançait le feuillage: le hêtre, l'acacia, le frêne, unissaient leur verdure claire aux teintes foncées des pins et des cyprès, tandis que le chêne opposait sa force majestueuse à la légèreté du liége et à la grâce du peuplier.
Elle sortit de la tour, et descendit un escalier étroit. Elle se trouva dans un passage obscur; elle essaya vainement d'y retrouver son chemin, et, l'impatience faisant place à la crainte, elle appela au secours. Des pas approchaient; une lumière brillait sous une porte à l'extrémité du passage, et une personne l'ouvrit avec précaution, et ne s'aventura pas plus loin. Blanche l'observait en silence, la porte allait se refermer; Blanche appela de nouveau, et se hâtant de courir elle reconnut la vieille concierge.
—Ah! ma chère demoiselle, c'est vous! dit Dorothée; comment avez-vous pu prendre votre chemin par ici? Si Blanche avait été moins préoccupée de sa frayeur, elle aurait observé probablement la forte expression de terreur et de surprise qui défigurait Dorothée. Celle-ci la conduisit à travers des passages et des pièces sans nombre, qui ne paraissaient pas avoir été habitées depuis un siècle. Elles arrivèrent enfin à la résidence du concierge, et Dorothée la pria de s'asseoir et de se rafraîchir. Blanche accepta, et parlant de la tour charmante et de la découverte qu'elle en avait faite elle annonça le désir de se l'approprier. Soit que Dorothée fût moins sensible que la jeune personne aux beautés du paysage, soit que l'habitude lui eût rendu moins touchants les charmes qui l'embellissaient, elle n'encouragea pas l'enthousiasme de Blanche; mais elle garda le silence, et ne la condamna pas. Blanche demanda où conduisait la porte qu'elle avait trouvée fermée au bout de la galerie. Dorothée répondit qu'elle donnait sur une enfilade d'appartements où depuis maintes années on n'était point entré.—C'est là, ajouta-t-elle, que notre défunte dame est morte, et je n'ai pas eu la force d'y pénétrer depuis ce temps-là.
Blanche, qui désirait voir cet appartement, s'abstint de le demander à Dorothée, parce qu'elle observa que ses yeux étaient remplis de larmes, et elle alla faire sa toilette pour le dîner. La société s'y réunit en bonne disposition, excepté la comtesse.
La gaieté qu'avait eue Blanche en rejoignant sa famille se modéra lorsqu'elle fut sur le bord de la mer; elle regarda avec effroi une si immense étendue d'eau. De loin elle ne l'avait remarquée qu'avec ravissement et surprise; mais elle eut besoin d'un grand effort pour surmonter sa crainte, et suivre son père dans le bateau.
Elle contemplait en silence le vaste horizon qui bornait seul la vue de l'océan. Une émotion sublime luttait contre le sentiment du danger; un zéphyr léger se jouait à la surface des ondes, caressait les voiles, et agitait le feuillage des forêts qui couronnaient plusieurs milles sur la côte. Le comte, en les voyant, sentait l'orgueil de la propriété autant que le plaisir d'une vive admiration.
A quelque distance dans ces bois, se trouvait un pavillon, autrefois l'asile des plaisirs, et toujours, par sa situation, intéressant et romantique. Le comte y avait fait porter du café et des rafraîchissements. Les rameurs y dirigèrent leur course, en côtoyant les sinuosités du rivage; on suivait un promontoire couvert de bois, et la circonférence d'une baie, tandis que dans un bateau de leur suite les domestiques donnaient du cor et d'autres instruments à vent, dont les sons, secondés par les échos des rochers, allaient expirer sur les vagues. Blanche ne craignait plus; une délicieuse tranquillité s'était emparée d'elle, et la tenait en silence. Elle était trop heureuse pour se rappeler et son couvent, et ses premiers ennuis, même comme objets de comparaison.