Après une assez longue promenade, la famille revint au village et s'embarqua. La beauté de la soirée l'engagea à prolonger sa course, et à s'avancer dans la baie. Un calme parfait avait suspendu le zéphyr qui jusqu'alors avait poussé la barque, et les rameurs prirent leurs rames. Les eaux, comme une glace polie, réfléchissaient les roches grises, les arbres élevés, les teintes brillantes du couchant, et les nuages noirs qui montaient lentement de l'orient. Blanche se plaisait à voir plonger les rames; elle regardait les cercles concentriques que formaient leurs touches sur les eaux, et le tremblement qu'elles imprimaient au tableau du paysage, sans en défigurer l'harmonie.

Au-dessus de l'obscurité des bois, elle distingua un groupe de tourelles qu'illuminaient encore les rayons du couchant, et quand les cors eurent fait silence elle entendit un chœur de voix.

—Quelles voix sont-ce là? dit le comte en regardant autour de lui, et prêtant soigneusement l'oreille. Le chant cessa.—C'est une hymne des vêpres, dit Blanche, et je l'ai entendue au couvent.

—Nous sommes donc près d'un monastère? dit le comte; et le bateau ayant doublé un cap fort élevé, le couvent de Sainte-Claire parut. Il était bâti sur le bord de la mer, au fond d'une petite baie dont la côte était basse; les bois qui l'environnaient laissaient voir une partie de l'édifice, la grande porte, la fenêtre gothique du vestibule, les cloîtres, et un côté de la chapelle; une arcade vénérable, qui autrefois joignait la maison à une autre portion des bâtiments, démolie alors, restait comme une ruine majestueuse détachée de tout l'édifice. On ne voyait au delà que des bois; la mousse couvrait ces antiques murailles, et les fenêtres de la chapelle soutenaient des touffes de lierre et de brioine, qui retombaient comme des guirlandes.

Tout était en silence. Blanche regardait avec admiration cette arche majestueuse, dont l'effet augmentait par les masses de lumière et d'ombre que répandait le couchant couvert de nuages. Le son de plusieurs voix qui chantaient posément s'éleva tout à coup derrière. Le comte fit arrêter ses rameurs; les religieuses chantaient l'hymne des vêpres, et l'orgue se mêlant à leurs voix les soutenait, et donnait au chant une harmonie imposante. Le chœur cessa, mais il reprit bientôt dans un ton plus doux et plus majestueux; il s'affaiblit par degrés, et enfin on cessa de l'entendre. Blanche soupirait, versait presque des larmes, et ses pensées, comme les accords, semblaient monter jusqu'au ciel. Tandis que le ravissement et le respect maintenaient le silence dans le bateau, une procession de religieuses voilées de blanc sortit lentement du cloître, et passa dans le bois pour faire le tour de l'édifice.

La comtesse fut la première à retrouver la parole.—Cette hymne et ces religieuses sont d'une tristesse accablante, dit-elle; la nuit nous gagne, retournons au château, il sera nuit avant que nous soyons arrivés.

Le comte leva les yeux, et s'aperçut qu'une tempête menaçante avait avancé les ténèbres. Elle se formait à l'orient, et la pesante obscurité qu'elle répandait, contrastait avec le brillant éclat du couchant. Les bruyants oiseaux de mer tournoyaient sur les flots, y plongeaient leur plumage, et fuyaient vers quelque retraite éloignée. Les matelots faisaient force de rames; mais le tonnerre qui grondait de loin, les larges gouttes qui commençaient à tomber, déterminèrent le comte à chercher un abri dans le monastère. Le bateau changea de direction. A mesure que les nuages approchaient vers l'occident, leurs flancs noirâtres jetaient de sombres éclairs, qui semblaient, en se réfléchissant, enflammer le sommet des bois et les combles du couvent.

L'apparence des cieux alarma la comtesse et mademoiselle Béarn; leurs cris et leurs frayeurs inquiétaient le comte, et troublaient leurs rameurs. Blanche se contenait en silence, tantôt agitée par la crainte, et tantôt par l'admiration; elle observait la grandeur des nuages, leur effet sur la scène, et écoutait les roulements prolongés de la foudre, qui ébranlaient les airs.

Le bateau s'arrêta en face du monastère. Le comte envoya un de ses gens pour annoncer son arrivée à la supérieure, et lui demander asile. L'ordre de Sainte-Claire était dès lors assez peu austère; cependant les femmes seules pouvaient être admises dans le couvent. Le domestique rapporta une réponse qui respirait tout à la fois l'hospitalité et l'orgueil, mais un orgueil déguisé en soumission. On débarqua, on traversa promptement la pelouse à cause d'une abondante pluie, et l'on fut reçu par la supérieure, qui d'abord étendit la main et donna sa bénédiction. On passa dans une grande salle, où se trouvaient quelques religieuses, toutes vêtues de noir et voilées de blanc. Le voile de l'abbesse pourtant était à demi relevé, et découvrait une dignité douce, que tempérait un sourire obligeant. Elle conduisit la comtesse, Blanche, et mademoiselle Béarn dans un salon de son couvent, et le comte avec Henri restèrent au parloir.

L'abbesse demanda des rafraîchissements, et entretint la comtesse.