Leur entretien fut bientôt dérangé par les coups répétés du tonnerre, et la cloche sonna pour inviter les religieuses à la prière. Blanche, en passant près d'une fenêtre, jeta un regard à l'horizon, et l'éclat subit d'un éclair qui pénétra le vaste abîme des flots lui fit distinguer le vaisseau qu'elle avait déjà remarqué: il s'agitait au milieu d'une mer écumeuse, disparaissait entre les vagues, et tout à coup s'élevait jusqu'aux nues.

Elle soupira à cette vue, et suivit la comtesse et l'abbesse dans la chapelle. Les domestiques du comte étaient allés au château pour faire venir des voitures. Elles arrivèrent à la fin de l'office. La tempête était moins violente: le comte et sa famille retournèrent au château. Blanche fut surprise de découvrir combien les sinuosités du rivage l'avaient trompée sur la distance. C'était la cloche de ce monastère qu'elle avait entendue la veille dans le salon occidental, et elle aurait pu voir les tours, si les ombres de la nuit ne l'en eussent empêchée.

En arrivant, la comtesse affecta plus de lassitude que réellement elle n'en sentait, et se retira chez elle. Le comte, sa fille et Henri, se réunirent au salon; mais à peine y étaient-ils, que, dans un intervalle d'ouragan, ils entendirent un coup de canon. Le comte reconnut le signal de détresse d'un vaisseau: il ouvrit une fenêtre qui donnait sur la Méditerranée, mais la mer était enveloppée d'épaisses ténèbres, et le fracas de la tempête étouffait tout autre son. Blanche se souvint de la barque, et, toute tremblante, en avertit son père. En peu de moments, les coups de canon retentirent encore sur les vents, et s'envolèrent avec eux. La foudre s'élança des nues, avec un déchirement effroyable; mais l'éclair qui la précédait, et qui avait frappé l'immensité des flots, avait laissé voir une chaloupe luttant avec effort contre les vagues écumantes. Une nuit impénétrable avait soudain tout enveloppé. Un second éclair laissa revoir la barque: elle n'avait qu'une seule voile, et cherchait à gagner la côte. Blanche saisit le bras de son père, avec un regard de douleur où se peignaient l'effroi et la compassion. Ce moyen n'était pas nécessaire pour toucher le cœur du comte: il regardait la mer avec une expression de pitié; mais, voyant bien qu'un bateau ne pourrait tenir contre l'orage, il défendit d'en risquer un, et fit porter des torches sur les pointes des rochers.

Alors on vit les domestiques du comte courir de tous côtés, s'avancer à la pointe des rochers, se pencher, tendre leurs flambeaux; d'autres, dont on ne distinguait la direction qu'au mouvement des lumières, descendaient par de dangereux sentiers jusqu'au bord de la mer, et appelaient à grands cris les matelots: on entendait leurs sifflets, leurs faibles voix, qui s'efforçaient de répondre, et qui, par intervalles, se mêlaient avec la tempête. Ces cris subits, qui partaient des rochers, augmentaient la terreur de Blanche à un degré insupportable; mais son tendre intérêt fut bientôt soulagé quand Henri, accourant hors d'haleine, lui apprit que le vaisseau avait jeté l'ancre au fond de la baie, mais dans un tel délabrement, qu'il s'entr'ouvrirait peut-être avant que l'équipage fût débarqué. Le comte fit aussitôt partir tous les bateaux, et fit dire aux infortunés étrangers qu'il recevrait dans son château ceux qui ne pourraient trouver asile dans le village voisin. De ce nombre furent Emilie Saint-Aubert, Dupont, Ludovico et Annette, qui, s'étant embarqués à Livourne, et étant arrivés à Marseille, traversaient le golfe de Lyon quand la tempête les avait accueillis. Ils furent tous reçus par le comte avec une extrême affabilité. Emilie eût voulu, dès le soir, se rendre au couvent de Sainte-Claire; mais il ne voulut point consentir à ce qu'elle sortît du château. Il est bien vrai qu'après tant d'effroi et de fatigue, elle aurait pu difficilement aller plus loin.

Le comte retrouva en M. Dupont une de ses anciennes connaissances; il y eut entre eux beaucoup de joie et de félicitations. Emilie fut nommée à la famille du comte, et l'hospitalité obligeante avec laquelle on la reçut dissipa l'embarras léger où son entrée l'avait mise. On se mit à table; la politesse naturelle de Blanche, la joie vive qu'elle exprimait sur le salut des étrangers, qu'elle avait plaints si sincèrement, remontèrent peu à peu les esprits d'Emilie. Dupont, délivré de la crainte qu'il avait sentie et pour elle et pour lui, sentait la différence de sa situation. Sortant d'une mer en fureur, prête à les engloutir, il se trouvait dans une maison charmante, où régnaient l'abondance et le goût, et dans laquelle il recevait l'accueil le plus obligeant.

Annette, pendant ce temps-là, avec les domestiques, racontait les dangers qu'elle venait d'essuyer; elle se félicitait de sa délivrance et de celle de Ludovico; enfin elle éveillait le rire et la gaieté dans cette partie de la maison. Ludovico était tout aussi content qu'elle, mais il avait assez de mesure pour se contenir, et tâchait en vain de retenir Annette. A la fin, les éclats de rire furent entendus de la chambre de madame; elle envoya savoir d'où venait ce vacarme, et recommander le silence.

Emilie se retira de bonne heure pour chercher le repos dont elle avait besoin; mais elle fut longtemps sans dormir: son retour dans sa patrie réveillait d'intéressants souvenirs. Les événements qui lui étaient arrivés, les souffrances qu'elle avait éprouvées depuis son départ, se représentaient à elle avec force, et ne cédaient qu'à l'image de Valancourt. Savoir qu'elle habitait la même terre après une séparation si longue, si distante, était pour elle une source de jouissances. Elle passait ensuite à l'inquiétude, à l'anxiété, quand elle considérait l'espace de temps écoulé depuis la dernière lettre qu'elle avait reçue, et tous les événements qui, dans cet intervalle, avaient pu conspirer contre son repos et son bonheur; mais cette pensée, que Valancourt n'existait plus, ou que, s'il vivait, il l'avait oubliée, était si terrible pour son cœur, qu'elle ne pouvait s'y arrêter. Elle se détermina à l'informer dès le lendemain qu'elle était arrivée en France. Une lettre d'elle était presque l'unique moyen de l'en instruire. Enfin l'espoir d'apprendre bientôt qu'il était bien portant, qu'il était peu éloigné d'elle, et surtout qu'il l'aimait toujours, vint calmer son agitation. Son esprit s'apaisa, ses yeux se fermèrent, et elle s'endormit.

CHAPITRE XXXV.

Blanche avait pris tant d'intérêt à Emilie, qu'en apprenant qu'elle voulait résider au monastère voisin, elle pria le comte de l'engager à prolonger son séjour au château.—Vous concevez, ajouta Blanche, combien je serais contente d'avoir une telle compagne. A présent, je n'ai point d'amie avec qui je puisse lire ou me promener. Mademoiselle Béarn n'est que l'amie de maman.

Le comte sourit de cette simplicité enfantine, qui faisait céder sa fille aux premières impressions.