La tranquillité du monastère, la liberté qu'on lui laissait de parcourir les bois et les rivages de ce charmant pays, tranquillisèrent peu à peu l'esprit d'Emilie; cependant elle éprouvait quelque inquiétude au sujet de Valancourt, et voyait avec impatience approcher l'instant de recevoir enfin sa réponse.

CHAPITRE XXXVI.

Blanche, qui pendant ce temps se trouvait seule, devint impatiente de revoir sa nouvelle amie, et de partager avec elle le plaisir que lui faisait le spectacle de la nature. Elle n'avait plus personne à qui exprimer son admiration ou communiquer ses plaisirs; personne dont les yeux s'animassent à son sourire, ou dont les regards pussent réfléchir son bonheur. Le comte, observant son chagrin, fit souvenir Emilie de la visite qu'elle avait promis de lui faire; mais le silence de Valancourt, prolongé au delà du temps où sa réponse aurait pu arriver d'Estuvière, pénétrait Emilie d'une inquiétude si cruelle qu'elle fuyait la société, et eût voulu différer le moment de s'y réunir, jusqu'à celui où ses peines seraient calmées. Le comte et sa famille la pressèrent cependant si vivement, que, ne pouvant expliquer le motif qui l'attachait à la solitude, elle craignit que ses refus n'eussent l'air d'un caprice et n'offensassent des amis dont elle voulait se conserver l'estime. Elle retourna au château de Blangy: l'amitié du comte de Villefort encouragea Emilie à lui parler de sa position relativement aux biens de sa tante et à le consulter sur la manière de les recouvrer: il n'y avait pas de doute que la loi ne fût en sa faveur. Le comte lui conseilla de s'en occuper, et lui offrit même d'écrire à un avocat d'Aix, sur l'avis duquel on pourrait s'appuyer. Cette offre fut acceptée par Emilie; et les procédés obligeants qu'elle éprouvait chaque jour l'eussent encore une fois rendue heureuse, si elle eût pu être certaine que Valancourt se portait bien et qu'il l'aimait toujours. Elle avait passé plus d'une semaine au château sans recevoir aucune nouvelle; elle savait bien que, si Valancourt n'était pas chez son frère, il était fort douteux que la lettre qu'elle lui avait écrite lui fût parvenue, et cependant une inquiétude, une crainte qu'elle ne pouvait modérer, troublaient absolument son repos. Elle repassait tant d'événements qui, depuis sa captivité à Udolphe, avaient pu devenir possibles; elle était quelquefois si frappée de la crainte, ou que Valancourt n'existât plus, ou qu'il n'existât plus pour elle, que même la compagnie de Blanche lui devenait insupportable. Elle restait seule des heures entières au fond de son appartement, quand les occupations de la famille lui permettaient de le faire sans incivilité.

Dans un de ces moments de solitude, elle ouvrit une petite boîte qui contenait les lettres de Valancourt, et quelques-unes des esquisses qu'elle avait faites pendant son séjour en Toscane; mais ces derniers objets l'intéressaient peu. Elle cherchait dans ces lettres le plaisir de se retracer une tendresse qui avait fait toute sa consolation, et dont la touchante expression lui avait quelquefois fait oublier les chagrins de l'absence. Leur effet n'était plus le même; elles augmentaient les angoisses de son cœur; elle songeait que peut-être Valancourt avait pu céder au pouvoir du temps ou de l'absence; et la vue même de son écriture lui rappela tant de souvenirs pénibles, que, ne pouvant achever la première lettre, elle resta la tête appuyée sur sa main, et donna cours à des flots de larmes. A cet instant, la vieille Dorothée entra chez elle pour l'avertir que l'on dînerait une heure plus tôt. Emilie tressaillit en l'apercevant; elle se hâta de ramasser ses papiers, mais Dorothée avait remarqué son agitation et ses larmes.

—Ah! mademoiselle, s'écria-t-elle; vous qui êtes si jeune, avez-vous des sujets de chagrin?

Emilie tâcha de sourire, mais elle ne pouvait parler.

—Hélas! ma chère demoiselle, quand vous serez à mon âge, vous ne pleurerez pas pour des bagatelles. Sûrement rien de sérieux ne peut vous affliger?—Non, Dorothée, rien d'important, répliqua Emilie. Dorothée se baissa pour relever quelque chose, et s'écria soudain:—Vierge Marie! que vois-je? Elle devint tremblante, et tomba sur une chaise près de la table.—Que voyez-vous donc? dit Emilie, alarmée de son cri, et regardant autour d'elle.—C'est elle-même! dit Dorothée, c'est elle-même! et justement comme elle était peu de temps avant sa mort.

Emilie, encore plus effrayée, craignit que Dorothée n'eût un accès de délire, et la pria de s'expliquer.—Ce portrait, lui dit-elle, où l'avez-vous trouvé? c'est ma bien-aimée maîtresse; c'est elle-même!

Elle rejeta sur la table cette miniature qu'Emilie autrefois avait trouvée dans les papiers que son père lui avait ordonné de brûler; c'était sur ce portrait qu'elle l'avait vu une fois verser des larmes si tendres. Se rappelant à ce sujet les circonstances de sa conduite qui l'avaient tant surprise, l'émotion d'Emilie s'augmenta à un tel excès, qu'elle n'eut pas la force d'interroger Dorothée; elle tremblait des réponses qu'elle pourrait lui faire, et ne put que lui demander si elle était certaine que ce portrait fût celui de la marquise.

—Ah! mademoiselle, répondit-elle, comment m'eût-il frappée à ce point, s'il n'était pas l'image de ma maîtresse? Ah ciel! ajouta-t-elle en reprenant la miniature, voilà bien ses yeux bleus, ce regard si caressant et si doux! Voilà son expression quand elle avait rêvé seule quelque temps, et que des larmes coulaient sur ses joues; mais jamais elle ne voulut se plaindre! Voilà cet air de patience et de résignation qui me fendait le cœur, et qui me la faisait adorer!—Dorothée, dit Emilie, je prends à cette affliction un intérêt plus grand que peut-être vous ne pouvez croire. Je vous demande de ne pas vous refuser davantage à satisfaire ma curiosité; elle n'est pas frivole.—Ah! mademoiselle, repartit Dorothée, c'est une triste histoire, et je ne puis vous la dire maintenant; mais, que dis-je? jamais je ne vous en parlerai. Il y a bien des années que ce malheur est arrivé, et je n'ai jamais aimé à parler de madame la marquise qu'à mon mari. Il était dans la maison aussi bien que moi, et savait par moi des détails que tout le monde ignorait. J'étais auprès de madame dans sa dernière maladie: j'en sus, j'en entendis autant et plus que M. le marquis lui-même. Aimable sainte! Comme elle était patiente! Quand elle mourut, je croyais mourir avec elle.—Dorothée, interrompit Emilie, vous pouvez être sûre que ce que vous me direz ne sortira jamais de ma bouche.—Et vous, mademoiselle, ne me direz-vous pas d'abord comment ce portrait est tombé dans vos mains, et les motifs de votre curiosité au sujet de ma maîtresse?—Non, Dorothée, répliqua Emilie en se recueillant. J'ai aussi des raisons particulières pour garder le silence, au moins jusqu'à ce que j'en sache davantage. Souvenez-vous que je ne promets rien, et ne contentez pas ma curiosité dans l'idée que je pourrai satisfaire la vôtre. Ce que je ne veux pas découvrir ne m'intéresse pas seule. Autrement je craindrais moins d'en parler. Vous ne pouvez m'apprendre ce que je désire que par confiance en mon honneur.—Eh bien! mademoiselle, dit Dorothée après l'avoir regardée longtemps, vous montrez un si grand intérêt; ce portrait, votre figure surtout, me font penser que vous pouvez si réellement en prendre, que je vous confierai, je vous dirai des choses que je n'ai dites à personne qu'à mon mari, quoique beaucoup de gens en aient soupçonné une partie. Je vous dirai les détails de la mort de madame, mes idées à ce sujet. Mais d'abord, vous me promettez par tous les saints!...