Emilie l'interrompit, et lui promit solennellement de ne jamais révéler sans son consentement ce qu'elle lui aurait dit.—J'entends la cloche qui sonne le dîner, mademoiselle, dit Dorothée, il faut que je parte.—Quand vous reverrai-je? demanda Emilie.
Dorothée réfléchit et lui dit:—Si l'on sait que je viens chez vous, cela donnera de la curiosité, et cela me ferait de la peine. Je viendrai quand on ne pourra pas m'observer. J'ai peu de loisir dans le jour. J'en ai bien long à dire. Si vous voulez, mademoiselle, je viendrai quand tout le monde dormira.
Emilie se hâta de descendre.
Le soir, le comte et sa famille, excepté la comtesse et mademoiselle Béarn, allèrent se promener dans les bois, pour partager la joie des paysans.
Les ménétriers, assis à terre au pied des arbres, semblaient participer eux-mêmes à la gaieté que répandaient leurs instruments; c'étaient le galoubet et une espèce de longue guitare. Il y avait, en outre, un enfant qui frappait un tambourin, et dansait seul, à moins que, jetant son instrument, il ne se mêlât aux danseurs, et, par ses gestes ridicules, ne redoublât les éclats de rire et le mouvement de cette fête rustique.
Le comte jouissait de ces plaisirs auxquels sa libéralité avait contribué: Blanche prit part à la danse avec un jeune gentilhomme du voisinage. M. Dupont demandait Emilie; mais elle était trop triste pour participer à tant de gaieté. Cette fête lui rappelait celle de l'année précédente, les derniers moments de la vie de Saint-Aubert, et l'événement affreux qui l'avait terminée.
Remplie de ce souvenir, elle s'éloigna de la danse, et s'enfonça lentement dans les bois: les sons adoucis de la musique tempéraient sa mélancolie; la lune répandait à travers le feuillage une lumière mystérieuse; l'air était doux et frais: Emilie, absorbée dans sa rêverie, allait toujours, sans prendre garde à la distance; elle s'aperçut enfin que les instruments ne s'entendaient plus, et qu'un silence absolu régnait autour d'elle; Emilie se trouva près de l'avenue, où, la nuit de l'arrivée de son père, Michel avait cherché à lui procurer un asile. Cette avenue était presque aussi sauvage, presque aussi désolée qu'elle le lui avait paru alors. Le comte avait été si occupé de réparations indispensables, qu'il avait négligé celles-là; la route était encore brisée, et les arbres encore encombrés par des branchages.
En considérant le chemin, elle se rappela les émotions qu'elle y avait souffertes, et tout à coup se représenta la figure qu'elle avait vue se dérober dans les arbres, et qui n'avait pas répondu aux appels répétés de Michel; elle éprouva quelque retour de la frayeur qu'elle avait eue alors. Il n'était pas impossible que les bois servissent de repaire à des bandits: elle retourna promptement sur ses pas, et chercha à retrouver les danseurs; en ce moment elle entendit des pas qui venaient de l'avenue. Eloignée encore des paysans, dont elle n'entendait ni les voix, ni la musique, elle précipita sa course. La personne qui la suivait la gagna de vitesse: elle distingua enfin la voix de Henri, et ralentit sa marche pour qu'il pût la rejoindre; il exprima quelque surprise de la rencontrer aussi loin; elle lui dit que les agréments du clair de la lune l'avaient égarée plus loin qu'elle ne l'avait compté. Une exclamation échappa au compagnon de Henri, elle crut avoir reconnu Valancourt, c'était lui-même: la rencontre fut telle qu'on peut l'imaginer entre deux personnes si chères l'une à l'autre, et depuis si longtemps séparées.
Dans l'ivresse de ce moment Emilie oublia toutes ses peines: Valancourt semblait oublier lui-même qu'il existât au monde une autre personne qu'Emilie; et Henri, surpris, considérait cette scène en silence.
Valancourt lui fit mille questions sur elle, sur Montoni, et elle n'avait pas le temps d'y répondre. Elle apprit que sa lettre avait été envoyée à Paris, qu'il revenait alors en Gascogne, que cette lettre enfin lui était parvenue, et qu'il était parti sur-le-champ pour se rendre en Languedoc. En arrivant au monastère, d'où elle avait daté sa lettre, il avait, à son extrême regret, trouvé les portes fermées pour la nuit. Croyant ne voir Emilie que le lendemain, il était retourné à son auberge pour lui écrire, il avait rencontré Henri, qu'il avait intimement connu à Paris, et se trouvait conduit vers celle qu'il n'espérait voir que le lendemain.