Emilie, Valancourt et Henri retournèrent à la pelouse: ce dernier présenta Valancourt au comte; Emilie crut s'apercevoir qu'il ne le recevait pas avec sa bienveillance ordinaire: il paraissait cependant qu'ils s'étaient déjà vus. On l'invita à partager les divertissements de la soirée; et quand il eut rendu ses devoirs au comte, il laissa les danseurs à la fête, se plaça auprès d'Emilie, et put l'entretenir sans contrainte. Les lumières suspendues sous les arbres permirent à Emilie de considérer cette figure, dont pendant son absence elle avait essayé de recueillir tous les traits: elle vit avec regret qu'elle n'était plus la même. Elle pétillait comme autrefois d'esprit et de feu, mais elle avait perdu beaucoup de cette simplicité, et quelque chose de cette bonté franche qui en faisaient le principal caractère: c'était toujours pourtant une figure intéressante. Emilie croyait voir dans les traits de Valancourt un mélange d'inquiétude et de mélancolie. Il tombait quelquefois dans une rêverie passagère, et semblait faire effort pour en sortir; d'autres fois, il regardait fixement Emilie, et une espèce de frémissement semblait agiter son âme: il retrouvait dans Emilie la même bonté, la même beauté simple, qui l'avaient enchanté quand il l'avait connue. Le coloris de son teint avait un peu pâli, mais la douceur s'y peignait toujours, et cette teinte mélancolique, mêlée à son sourire, le rendait encore plus touchant.
Elle lui raconta les plus importantes circonstances de ce qui lui était arrivé depuis qu'elle était partie de France; et les deux amants se livrèrent sans réserve au charme des souvenirs amers et doux d'une trop longue séparation.
Le soir suivant, le comte rencontra par hasard Emilie dans une des allées du jardin. Ils parlèrent de la fête, et vinrent à nommer Valancourt.—Le jeune homme a des talents, dit le comte; vous le connaissiez depuis longtemps? Emilie dit que cela était vrai.—On me le présenta à Paris, dit le comte, et j'en fus d'abord très-content. Il s'arrêta. Emilie tremblait, désirait d'en apprendre davantage, et craignait de montrer au comte l'intérêt qu'elle y pouvait prendre.—Puis-je vous demander, dit-il enfin, combien il y a que vous connaissez monsieur Valancourt?—Puis-je, monsieur, vous demander le motif de cette question, et, j'y répondrai aussitôt?—Sûrement, dit le comte, cela est juste; je vous dirai mes motifs. Il est bien évident que M. Valancourt vous aime, et cela n'est pas extraordinaire, tout ce qui vous voit en fait autant; je ne vous dis pas cela comme un compliment, je parle avec sincérité: ce que je crains, c'est qu'il ne soit amant préféré et écouté.—Pourquoi le craignez-vous, monsieur? dit Emilie en tâchant de calmer son émotion.—Parce que, dit le comte, je ne pense pas qu'il en soit digne. Emilie agitée le pria de s'expliquer mieux.—Je le ferai, répondit-il, si vous êtes bien convaincue que le vif intérêt que je prends à vous m'a seul engagé à vous en parler.—Je le crois, monsieur, dit Emilie.—Le chevalier et mon fils, lui dit-il, firent connaissance chez un de leurs camarades, où moi-même je le rencontrai. Je l'invitai à venir chez moi; j'ignorais alors ses liaisons avec une espèce d'hommes, rebut de la société, qui vivent du jeu et passent leur vie dans la débauche. Je connaissais seulement quelques parents du chevalier, et je regardais ce motif comme suffisant pour le recevoir chez moi. Mais vous souffrez... Je cesserai ce discours.—Non, monsieur, lui dit Emilie; je vous supplie de continuer, je suis seulement au désespoir.—Seulement! reprit le comte. J'appris bientôt que ses liaisons l'avaient entraîné dans un cours de dissipation, et dont il ne paraissait pas avoir le pouvoir ou la volonté de se retirer. Il perdit au jeu une somme énorme; ce goût devint une passion, il s'y ruina. J'en parlai avec intérêt à ses parents; ils m'assurèrent que leurs remontrances avaient été vaines, et qu'ils étaient fatigués d'en faire. J'appris ensuite qu'en considération de ses talents pour le jeu, presque toujours heureux quand la mauvaise foi n'en arrêtait pas le succès, on l'avait initié aux secrets de la profession, et qu'il avait eu sa part dans certains profits.—Impossible! dit soudain Emilie. Mais pardonnez-moi, monsieur, je sais à peine ce que je dis; pardonnez à ma douleur: je crois, je dois croire que l'on vous a mal informé; le chevalier, sans doute, a des ennemis qui ont envenimé ces rapports.—Je voudrais le croire, dit le comte, mais je ne le puis; il n'y a que ma conviction, et l'intérêt que je prends à votre bonheur, qui aient pu m'engager à vous les répéter.
Emilie gardait le silence; elle se rappelait les paroles de Valancourt, qui avaient découvert tant de remords, et semblaient confirmer les discours du comte. Après une longue pause, le comte lui dit:—Je m'aperçois de vos doutes, je les trouve naturels; il est juste que je vous donne la preuve de tout ce que je viens d'avancer: cependant je ne le puis sans exposer quelqu'un qui m'est bien cher.—Quel danger appréhendez-vous, monsieur? dit Emilie; si je puis le prévenir, confiez-vous à mon honneur.—Je me confie, sans doute, à votre honneur, dit le comte; mais puis-je aussi me fier à votre courage? Croyez-vous pouvoir résister aux prières d'un amant aimé, qui, dans sa douleur, voudra savoir le nom de celui qui le prive de sa félicité?—Je ne serai pas exposée à une telle tentation, monsieur, dit Emilie, avec un modeste orgueil; je ne puis aimer longtemps une personne que je ne dois plus estimer: cependant je donne ma parole.—Je vous dirai donc tout, reprit le comte: la conviction est nécessaire à votre paix future, et ma confidence tout entière est le seul moyen de vous la donner.—Je ne doute pas, monsieur, des faits dont vous avez été témoin, ou que vous affirmez, dit Emilie en succombant à sa douleur; le chevalier peut-être a été jeté dans des excès où il ne tombera plus; si vous aviez connu la pureté de ses premiers principes, vous pourriez excuser mon incrédulité actuelle.—Le chevalier peut-être se corrigerait pour un temps, mais il retournerait bientôt à ce funeste penchant. Je crains la force de l'habitude, je crains même que son cœur ne soit corrompu. Et pourquoi voudrais-je vous le cacher? le jeu n'est pas son unique vice; il paraît avoir pris le goût de tous les plaisirs honteux.
Le comte hésita, et se tut; Emilie, presque hors d'état de se soutenir, attendait dans un trouble toujours croissant ce qu'il avait encore à dire. Il se fit un très-long silence; le comte, visiblement agité, dit enfin:—Ce serait une délicatesse cruelle que de persister à me taire; je dois vous dire que deux fois les extravagances du chevalier l'ont fait conduire dans les prisons de Paris; il en a été retiré, m'ont dit des personnes dignes de foi, par une certaine comtesse bien connue, et avec laquelle il vivait encore quand j'ai quitté Paris.
Le comte cessa de parler; et regardant Emilie, il s'aperçut qu'elle tombait de son siége: il la soutint; elle était évanouie; il éleva la voix pour appeler du secours: ils étaient fort loin du château; il craignait de la laisser pour aller chercher du monde; c'était pourtant le seul parti à prendre. Voyant enfin une fontaine assez proche, il s'efforça d'appuyer Emilie contre l'arbre, pendant qu'il irait chercher de l'eau. Il était fort embarrassé, n'ayant rien pour apporter cette eau; mais tandis qu'il la considérait avec une extrême inquiétude, il crut voir dans ses traits qu'elle commençait à respirer.
Il se passa néanmoins beaucoup de temps avant qu'elle reprît connaissance; alors elle se trouva soutenue, non par le comte, mais par Valancourt; il observait tous ses mouvements avec un regard effrayé, et lui adressait la parole d'une voix tremblante. Au son de cette voix si connue, Emilie rouvrit les yeux; mais à l'instant elle les referma, et perdit encore connaissance.
Le comte, avec un regard sévère, fit signe à Valancourt de se retirer. Celui-ci ne fit que soupirer et nommer Emilie; il lui présentait l'eau qu'on avait apportée. Le comte répéta son geste, et l'accompagna de quelques paroles; Valancourt répondit par un regard plein d'un profond ressentiment; il refusa de quitter la place jusqu'à ce qu'Emilie fût remise, et ne permit plus que personne s'approchât: mais à l'instant sa conscience parut l'informer de ce qui avait fait le sujet de l'entretien du comte et d'Emilie; l'indignation enflamma ses yeux; l'expression d'une profonde douleur la réprima bientôt; et le comte en le remarquant sentit plus de pitié que de colère. Emilie, qui avait repris ses sens, en fut tellement touchée, qu'elle se mit à pleurer amèrement: elle tâcha de retenir ses larmes; et, rassemblant son courage, elle remercia le comte et Henri, avec qui Valancourt était entré dans le parc, et elle reprit le chemin du château sans rien dire à Valancourt.
Emilie se détermina secrètement à retourner au couvent, pour y passer un jour ou deux. Dans l'état où elle était, la société, surtout celle de la comtesse et de mademoiselle Béarn, lui devenait insupportable. Elle espérait que la solitude du cloître et la bonté de l'abbesse l'aideraient à reprendre un peu d'empire sur elle-même, et à soutenir le dénoûment qu'elle ne prévoyait que trop.