Le château, si bien habité, devint aussi riant que magnifique. Le pavillon, dans les bois, était fort souvent visité; on y soupait quand le temps était beau, et la soirée se terminait ordinairement par un concert. Le comte et la comtesse étaient bons musiciens. Henri, le jeune Sainte-Foix, Blanche, Emilie, avaient tous de la voix, et le goût suppléait en eux à la méthode. Plusieurs des domestiques du comte, avec des cors et d'autres instruments à vent, étaient placés dans le bois, et répondaient par leur douce harmonie à celle qui venait du pavillon.

Dans tout autre temps, ces parties eussent été délicieuses pour Emilie; trop accablée alors par sa mélancolie, elle trouvait que rien de ce qu'on nomme amusement n'avait le pouvoir de la distraire, et très-souvent elle observait que la touchante mélodie de ces concerts augmentait sa tristesse à un degré insupportable.

Elle préférait de se promener seule dans les bois qui ombrageaient le promontoire.

Un soir elle y resta fort tard. Assise sur les marches de ce vieux bâtiment, elle observait, dans une mélancolie tranquille, le progrès des ombres sur l'espace étendu devant elle. Peu à peu la lune, qui vint à se lever, monta sur l'horizon et revêtit successivement de sa douce lumière les flots, les bois et la tour elle-même. Emilie, pensive, contemplait et rêvait. Tout à coup un son frappe son oreille; c'était la voix et la musique dont quelquefois, à minuit, elle avait entendu les accords. L'émotion qu'elle sentit ne fut pas sans mélange de terreur, quand elle considéra son isolement. Les sons se rapprochèrent. Elle se serait levée, mais ils semblaient venir par le chemin qu'il lui fallait prendre, et, toute tremblante, elle attendit l'événement: les sons se rapprochèrent pendant quelque temps, puis ils cessèrent. Emilie écoutait, regardait, et ne pouvait faire aucun mouvement. Tout à coup elle vit une figure sortir des bois et passer fort près d'elle. La figure passa vite, et l'émotion d'Emilie fut si grande, qu'en la voyant, elle ne distingua presque rien.

Ce léger événement avait produit une impression profonde sur son esprit. Retirée chez elle, il lui rappela si bien l'autre circonstance effrayante dont tout récemment elle avait été témoin, qu'à peine elle se sentit le courage de rester seule. Elle veilla fort longtemps; aucun bruit ne renouvela ses craintes, et elle chercha à goûter un peu de repos. Il fut court; un bruit affreux et singulier sembla s'élever du corridor; des gémissements se firent entendre distinctement; un corps pesant frappa contre la porte, et la violence du coup faillit l'ouvrir. Elle appela pour savoir ce que c'était, on ne lui répondit point: mais, par moments, elle entendait des gémissements sourds. La frayeur la priva d'abord de l'usage de ses facultés; mais quand ensuite elle entendit des pas dans la galerie, elle appela encore plus haut. Les pas s'arrêtèrent à sa porte; elle distingua les voix de quelques servantes, et toutes semblaient trop occupées pour pouvoir répondre à ses cris. Annette entra cependant pour prendre de l'eau; Emilie comprit alors qu'une des servantes se trouvait mal; elle la fit apporter chez elle, et travailla à la secourir. Quand cette fille eut recouvré la voix, elle affirma qu'en montant l'escalier, pour aller à sa chambre, elle avait vu un fantôme sur le second carré. Elle tenait, disait-elle, sa lampe fort bas, à cause du mauvais état des marches. En relevant les yeux, elle avait vu le revenant. Ce fantôme, d'abord, était resté immobile dans un coin, puis s'était glissé dans l'escalier, et s'était enfin évanoui à la porte de l'appartement qu'Emilie avait visité dernièrement. Un son lugubre avait succédé à ce prodige.

—Le diable, sans doute, ajouta Dorothée, a pris une clef de cet appartement; ce ne peut être que lui; j'ai fermé la porte moi-même.

La fille avait redescendu l'escalier, avait couru en faisant un cri, et était tombée éperdue à la porte d'Emilie.

Emilie la reprit doucement de la peur qu'elle lui avait faite, et essaya de lui faire honte de son effroi. La fille persista à soutenir qu'elle avait vu une véritable apparition. Toutes les servantes l'accompagnèrent dans sa chambre, excepté Dorothée, qu'Emilie retint pour la nuit. Emilie était dans l'embarras; Dorothée, dans la plus grande terreur, racontait d'anciennes circonstances qui appuyaient l'excès de sa superstition. De ce nombre était une semblable apparition qu'elle avait vue dans le même lieu; ce souvenir l'avait fait hésiter avant de monter l'escalier, et avait augmenté sa répugnance pour ouvrir l'appartement du nord. Quelle que fût sur ce point l'opinion d'Emilie, elle s'abstint de la communiquer; elle écouta Dorothée attentivement, et n'en eut que plus d'inquiétude.

Depuis cette nuit, la terreur des domestiques s'accrut au point qu'elle en détermina une partie à quitter le château et à demander leur congé. Si le comte ajoutait foi à leurs alarmes, il avait soin de le dissimuler; et, voulant prévenir l'inconvénient qui le menaçait, il employait le ridicule et le raisonnement pour détruire ces craintes et ces frayeurs surnaturelles. La peur avait rendu tous les esprits inaccessibles à la raison. Ludovico prit ce moment pour prouver à la fois son courage et toute la reconnaissance que lui causaient les bons traitements du comte. Il offrit de passer une nuit dans la partie de ce château qu'on prétendait habitée par les revenants; il ne craignait, assurait-il, aucun esprit; et si quelque figure vivante paraissait, il ferait voir qu'il ne la craignait pas davantage.

Le comte réfléchit à cette proposition; les domestiques qui l'entendirent se regardaient l'un l'autre, dans le doute et dans la surprise. Annette, effrayée pour la sûreté de Ludovico, employait larmes et prières pour le dissuader de son dessein.