—Vous êtes un brave garçon, dit le comte en souriant. Pensez bien à votre entreprise avant de vous y livrer. Si vous persévérez, j'accepte, et une telle intrépidité ne demeurera pas sans récompense.—Je ne désire point de récompense, Excellence, reprit Ludovico, mais votre approbation. Votre Excellence a déjà eu trop de bontés pour moi. Je désire seulement d'avoir des armes, pour être en état de répondre à l'ennemi, s'il paraît.—Une épée ne vous défendra pas contre un esprit, dit le comte en regardant ironiquement ses serviteurs; ils ne craignent ni barrières, ni verrous: un revenant, vous le savez, se glisse par le trou d'une serrure, comme par une porte ouverte.—Donnez-moi une épée, monsieur le comte, reprit Ludovico, et je me charge d'envoyer dans la mer Rouge tous les esprits qui voudront m'attaquer.—Eh bien, dit le comte, vous aurez une épée, et, de plus, un bon souper. Vos camarades, peut-être, auront le courage de demeurer encore une nuit dans le château. Il est certain que, du moins pour cette nuit, votre hardiesse attirera sur vous seul tous les maléfices du spectre.

Une extrême curiosité luttait alors avec la crainte dans l'esprit des auditeurs. Ils résolurent d'attendre l'événement qui allait suivre la témérité de Ludovico.

Après le souper Ludovico suivit le comte dans son cabinet: ils y restèrent une demi-heure, et le comte en sortant lui remit une épée.—Elle a servi dans des combats entre des mortels, dit le comte en riant, vous en ferez sans doute un usage honorable dans une querelle toute spirituelle; et j'apprendrai probablement demain qu'il ne reste pas un revenant dans le château.—Ludovico reçut l'épée avec un salut respectueux: Vous serez obéi, monsieur, répliqua-t-il, et je m'engage à ce qu'aucun spectre ne puisse troubler dorénavant le repos de cette demeure.

Ils se rendirent à la salle où les hôtes du comte l'attendaient pour l'accompagner jusqu'à l'appartement du nord: on demanda les clefs à Dorothée, elle les remit à Ludovico, et il se mit en chemin, suivi par la plupart des habitants de ce château. Arrivés au bas de l'escalier, plusieurs des domestiques effrayés refusèrent d'aller plus loin; les autres montèrent jusqu'au palier: Ludovico mit la clef dans la serrure, et, pendant ce temps, tous le regardaient avec autant de curiosité que s'il eût travaillé à quelque opération magique.

Ludovico, ne connaissant pas la serrure, ne pouvait faire tourner la clef; Dorothée restait par derrière: on la rappela, elle ouvrit lentement; mais quand ses regards eurent pénétré dans l'intérieur obscur de la chambre, elle fit un cri, et se retira. A ce signal d'alarme, la plus grande partie de la foule s'enfuit en bas des escaliers; le comte, Henri et Ludovico, restés seuls, entrèrent dans l'appartement; Ludovico tenait son épée nue, le comte portait une lampe, et Henri une corbeille remplie des provisions du brave aventurier.

Ayant jeté les yeux à la hâte sur la pièce d'entrée où rien ne justifiait les alarmes, ils passèrent dans la seconde; un calme profond y régnait; ils avancèrent moins précipitamment dans la troisième. Le comte eut alors le loisir de rire du trouble qui l'avait surpris lui-même. Il demanda à Ludovico dans quelle chambre il comptait s'établir.

—Il y en a encore d'autres, Excellence, lui dit Ludovico; on dit que dans l'une il y a un lit, c'est là que je passerai la nuit pour y dormir, si je me trouve fatigué.

Ludovico ouvrit la chambre à coucher, et le comte en entrant fut frappé en voyant l'air funéraire que conservait l'ameublement; il s'approcha du lit avec émotion, et le trouvant couvert d'un velours noir:—Que signifie ceci? dit-il.—J'ai ouï dire, monsieur, lui répondit Ludovico, que madame la marquise de Villeroi était morte en ce lieu même, et qu'on l'y avait déposée jusqu'à l'heure de son enterrement. Ce drap de velours couvrait sans doute le cercueil.

Le comte ne répondit rien; mais il devint rêveur et parut fort ému; se tournant ensuite vers Ludovico, il lui demanda d'un ton sérieux si réellement il aurait le courage de demeurer là toute la nuit. Si vous craignez, ajouta le comte, ne rougissez pas d'en faire l'aveu, je vous relèverai de vos engagements sans que vous soyez exposé aux railleries de vos camarades.

Ludovico garda le silence. L'orgueil et quelque peu d'effroi semblaient partager son âme. L'orgueil à la fin l'emporta; il rougit, et n'hésita plus.