Il était bien constant que Valancourt avait visité cette tour; il était même probable que c'était la nuit précédente, puisqu'elle avait été orageuse et que les vers décrivaient un naufrage. Il fallait même qu'il n'eût quitté que depuis peu ces ruines. Le soleil ne faisait que de paraître, et il avait fallu du jour pour tracer les caractères tels qu'ils étaient. Il était donc encore bien vraisemblable que Valancourt n'était pas loin.
Pendant que ces idées parcouraient avec rapidité l'imagination d'Emilie, tant d'émotions la combattirent, qu'elle en fut presque accablée; mais son premier mouvement fut d'éviter une rencontre, et elle reprit à la hâte le chemin qui menait au château.
En rentrant au château, Emilie se retira chez elle, et le comte alla à l'appartement du nord. La porte était encore fermée. Déterminé à réveiller Ludovico, le comte appela d'une voix plus forte. Un morne silence succéda. Le comte appela ses gens, et leur demanda s'ils avaient vu ou entendu Ludovico; tous répondirent avec effroi que depuis la nuit aucun d'eux n'avait approché de l'appartement du nord.
—Il dort profondément, dit le comte; il est si éloigné de la porte d'entrée, qu'on ne peut se faire entendre: il faudra l'enfoncer. Apportez quelques masses, et suivez-moi.
Les domestiques restèrent muets et interdits; il fallut que toute la maison s'assemblât pour que le comte fût obéi. Dorothée en même temps parla d'une autre porte qui ouvrait sur la galerie du grand escalier, donnait sur l'antichambre du salon, et se trouvait conséquemment beaucoup plus près de la chambre à coucher. Il était naturel que Ludovico fût plutôt éveillé par cette porte. Le comte s'y rendit; mais ses efforts furent également inutiles. Il commença à craindre sérieusement, et se disposait lui-même à enfoncer la porte; mais les beautés qu'il y remarquait retinrent son coup; elle lui parut d'ébène, tant son poli était noir et son grain serré; mais elle n'était que de mélèse; et la Provence, dans ce temps, était citée pour ses forêts de ce bois. Le comte, en faveur de son prix et de la délicatesse de ses sculptures, épargna cette porte. Il retourna à celle de l'escalier; on l'enfonça. Il entra le premier; Henri le suivit avec quelques-uns des plus courageux; les autres attendirent sur l'escalier.
Le silence régnait dans tout l'appartement. Arrivé au salon, le comte appela Ludovico; et, ne recevant pas de réponse, il ouvrit lui-même et entra.
Le silence absolu confirma ses craintes pour Ludovico; aucun bruit, aucune respiration n'annonçait que quelqu'un sommeillât en ce lieu; mais son incertitude durait encore. Tous les volets étaient fermés, et la chambre était trop obscure pour que l'on y distinguât rien.
Le comte commanda à un de ses gens d'ouvrir une des fenêtres. En traversant la chambre pour obéir, il se heurta, tomba par terre; et le cri perçant qu'il poussa ayant fait enfuir aussitôt les braves qui s'étaient hasardés jusque-là, Henri et le comte restèrent seuls pour achever l'aventure.
Henri ouvrit un des volets, et s'aperçut que le domestique avait donné contre le fauteuil même dans lequel Ludovico avait été assis. Celui-ci n'y était plus, et la faible lumière qui se répandait dans la chambre ne le montrait en aucun endroit. Le comte, alarmé, ouvrit d'autres volets pour mieux voir. Ludovico ne parut point. Il resta un moment en suspens et craignit de s'en fier à ses sens. Il vit le lit et s'approcha pour voir si Ludovico ne s'y était pas couché: il n'y trouva personne. Il pénétra dans l'oratoire; tout était rangé comme la veille, et Ludovico n'y était point.
Le comte pourtant contint l'excès de sa surprise. Ludovico, sans doute frappé par la terreur, était sorti pendant la nuit d'un appartement désert et dont on racontait tant d'effrayantes particularités. Mais dans ce cas même, il eût cherché la société; et tous ses camarades déclaraient ne l'avoir pas vu. La porte de l'appartement était d'ailleurs fermée par dedans: il était impossible qu'il fût sorti par là, et toutes les portes extérieures étaient de même verrouillées en dedans, fermées à double tour: toutes les clefs étaient dans les serrures. Porté à croire que Ludovico s'était échappé par une fenêtre, le comte les examina mieux: mais celles qui étaient assez larges pour que le corps d'un homme y passât étaient grillées de barreaux de fer, et n'avaient pu fournir d'issue. D'ailleurs, quelle apparence que Ludovico eût risqué sa vie en passant par une fenêtre, quand il pouvait sortir avec sécurité par une porte?