L'étonnement du comte ne peut s'exprimer; il rentra dans la chambre à coucher: tout y était en ordre, excepté le fauteuil qu'on venait de renverser. On trouva la petite table, et sur cette table l'épée, la lampe, le livre et la moitié d'un verre de vin. Au pied de la table était la corbeille, un reste de provisions et du bois.
Le comte lui-même aida à lever la tapisserie de toutes les pièces, pour découvrir si elle cachait une ouverture. On n'en reconnut aucune, et le comte se retira après avoir fermé la première chambre, et mit la clef dans sa poche. Il donna des ordres pressants pour qu'on cherchât Ludovico jusque dans le voisinage, et se retira dans son cabinet avec Henri; ils y restèrent longtemps. Quel qu'eût été le sujet de cette conférence, Henri, de ce moment, perdit beaucoup de sa gaieté; il devenait grave et réservé quand on traitait le sujet qui alarmait toute la famille.
Les recherches les plus exactes sur le sort de Ludovico furent inutiles. Après plusieurs journées employées sans relâche, la pauvre Annette s'abandonna au désespoir, et la surprise générale fut au comble.
Emilie, dont l'esprit avait été vivement ému par le sort désastreux de la marquise et par la mystérieuse liaison qu'elle imaginait avoir existé entre elle et Saint-Aubert, était particulièrement frappée d'un événement si extraordinaire. Elle était de plus consternée de la perte de Ludovico, dont la probité, la fidélité, les services, méritaient son estime et sa reconnaissance. Elle désirait de se retrouver dans la paisible retraite de son couvent; mais chaque ouverture qu'elle en faisait était reçue avec tristesse par la jeune Blanche, et tendrement écartée par le comte. Elle sentait pour lui l'affection, le respect, l'admiration d'une fille; et Dorothée consentit enfin à ce qu'elle pût l'informer de l'apparition qu'elle avait vue dans l'appartement de la marquise. En tout autre moment, il eût souri de sa relation, et aurait jugé que le fantôme n'existait que dans l'imagination du témoin. Alors il écouta Emilie sérieusement; et quand elle eut fini, il lui demanda le plus profond secret.—Quelle que puisse être la cause de ces événements singuliers, dit le comte, le temps seul peut les expliquer. Je veillerai avec soin sur tout ce qui se passera au château, et j'emploierai tous les moyens possibles pour découvrir le destin de Ludovico. Pendant ce temps, soyons prudents et circonspects. J'irai veiller moi-même dans ces appartements; mais jusqu'à ce que j'en détermine l'instant, je veux que tout le monde l'ignore.
La semaine d'après, tous les hôtes du comte partirent, excepté le baron, son fils et Emilie. Cette dernière eut bientôt l'embarras et le chagrin d'une autre visite. M. Dupont revint, et elle se décida à retourner aussitôt au couvent. La joie que manifestait Dupont en la voyant lui fit juger qu'il rapportait cette même ardeur qui l'avait bannie du château de Blangy. Les manières d'Emilie envers lui furent réservées; le comte le reçut avec plaisir, le lui présenta en souriant, et sembla tirer un bon augure de l'embarras qu'elle éprouvait.
M. Dupont le comprit mieux; il perdit soudain sa gaieté, et tomba dans la langueur et dans le découragement.
Le jour suivant, néanmoins, il chercha l'occasion d'expliquer le motif de sa visite, et il renouvela sa demande. Cette déclaration fut reçue par Emilie avec un véritable chagrin. Elle tâcha de diminuer la peine que pouvait causer un second refus par l'assurance réitérée de son amitié et de son estime. Elle le laissa, malgré elle, dans un état qui méritait et qui obtint la plus tendre pitié. Plus frappée que jamais de l'inconvenance d'un plus long séjour au château, elle alla aussitôt chercher le comte et l'instruire de son intention.
—Souffrez que j'interprète votre cœur, répondit le comte avec un léger sourire: si vous me faites l'honneur de suivre mes avis sur le reste, je pardonnerai votre incrédulité sur votre conduite future envers M. Dupont. Je ne vous presserai pas de rester ici plus longtemps que votre satisfaction ne le permet. Mais, en m'abstenant aujourd'hui de m'opposer à votre retraite, je réclame de votre amitié quelques visites à l'avenir.
Des larmes de reconnaissance s'unirent à celles d'un tendre regret. Emilie remercia le comte de ses témoignages d'amitié; elle promit de suivre ses avis sur tous les points, excepté un seul, et l'assura du plaisir avec lequel elle profiterait de son invitation et de celle de la comtesse, lorsque M. Dupont ne serait plus au château.
Le comte sourit de cette condition.