Le bâtiment, tel qu'il existait alors, n'était guère qu'un pavillon; un étranger eût admiré, sans doute, son élégante simplicité et la beauté de ses dehors; mais il y fallait des augmentations considérables pour en faire l'habitation d'une famille. Saint-Aubert sentait une sorte d'affection pour les parties du bâtiment qu'il avait jadis connu; il ne voulut jamais qu'on en dérangeât une seule pierre, de sorte que la nouvelle construction, adaptée au style de l'ancienne, fit du tout une demeure plus commode que recherchée. L'intérieur, abandonné aux soins de madame Saint-Aubert, lui donna occasion de montrer son goût; mais la modestie qui caractérisait ses mœurs, présida toujours aux embellissements qu'elle ordonna.

La bibliothèque occupait la partie occidentale du château; elle était remplie des meilleurs ouvrages tant anciens que modernes. Cette pièce ouvrait sur un bosquet qui, planté le long d'une pente douce, conduisait à la rivière, et dont les arbres élevés formaient une ombre épaisse et mystérieuse. Des fenêtres, l'œil découvrait par-dessous les berceaux le riche paysage qui s'étendait à l'occident, et apercevait à gauche les hardis précipices des Pyrénées. Près de la bibliothèque était une terrasse garnie de plantes rares et précieuses. Un des amusements de Saint-Aubert était l'étude de la botanique, et les montagnes voisines, qui offrent tant de trésors aux naturalistes curieux, le retenaient souvent des jours entiers. Il était quelquefois accompagné dans ses excursions par madame Saint-Aubert, et souvent par sa fille. Un petit panier d'osier, pour recevoir les plantes, un autre rempli de quelques aliments que n'eût pu leur offrir la cabane d'un berger, formaient leur équipage. Ils parcouraient les lieux les plus sauvages, les scènes les plus pittoresques, et ne concentraient pas tellement leur attention dans l'étude des moindres ouvrages de la nature, qu'ils n'admirassent aussi ses beautés grandes et sublimes. Las de gravir des rochers, où le seul enthousiasme semblait avoir pu les conduire, où l'on ne voyait sur la mousse d'autres traces que celles du timide chamois, ils cherchaient un abri dans ces beaux temples de verdure, reculés au sein des montagnes. A l'ombre des mélèses et des pins élevés, ils goûtaient un repas frugal, savouraient les eaux d'une source voisine, et respiraient avec délices les parfums des diverses plantes qui émaillaient la terre, ou pendaient en festons aux arbres et aux rochers.

A gauche de la terrasse, et vers les plaines du Languedoc, était le cabinet d'Emilie. Là étaient ses livres, ses crayons, ses instruments, quelques oiseaux et quelques fleurs favorites. C'est là qu'occupée de l'étude des arts, elle les cultivait avec succès, parce qu'ils convenaient à son goût et à son caractère. Ses dispositions naturelles, secondées par les instructions de M. et madame Saint-Aubert, avaient facilité ses progrès. Les fenêtres de cette pièce s'ouvraient jusqu'en bas sur le parterre qui bordaient la maison; et des allées d'amandiers, de figuiers, d'acacias ou de myrtes fleuris, conduisaient au loin la vue vers ces rivages qu'arrosait la Garonne.

Les paysans de ces heureux climats, quand leur travail était fini, venaient souvent sur le soir danser en groupes sur le bord de la rivière. Les sons animés de leur musique, la vivacité de leur pas, la gaieté de leur maintien, le goût et le caprice des jeunes filles dans leur ajustement, donnaient à toute la scène un caractère vraiment français.

Le front du château, du côté du midi, faisait face aux montagnes. Au rez-de-chaussée étaient une grande salle et deux salons commodes. L'étage supérieur, car il n'y en avait qu'un, était distribué en chambres à coucher, sauf une seule pièce, qu'ornait un grand balcon, et où se faisait ordinairement le déjeuner.

Dans l'arrangement des dehors, l'attachement de Saint-Aubert pour les théâtres de son enfance, avait quelquefois sacrifié le goût au sentiment. Deux vieux mélèses ombrageaient le bâtiment et coupaient la vue; mais Saint-Aubert disait quelquefois que s'il les voyait périr, il aurait peut-être la faiblesse d'en pleurer. Il planta près de ces mélèses un petit bosquet de hêtres, de pins et de frênes de montagne. Sur une haute terrasse, au-dessus de la rivière, étaient plusieurs orangers et citronniers, dont les fruits, mûrissant parmi les fleurs, exhalaient en l'air un admirable et doux parfum. Il leur joignit quelques arbres d'une autre espèce; là, sous un large platane dont les branches s'étendaient jusque sur la rivière, il aimait à s'asseoir dans les belles soirées de l'été entre sa femme et ses enfants. Au travers du feuillage, il voyait le soleil se coucher à l'extrémité de l'horizon, il voyait ses derniers rayons briller, s'affaiblir et confondre peu à peu leurs nuances pourprées avec les tons grisâtres du crépuscule. C'est là aussi qu'il aimait à lire, à converser avec madame Saint-Aubert, à faire jouer ses enfants, à s'abandonner aux douces affections, compagnes ordinaires de la simplicité et de la nature. Souvent il se disait, les larmes aux yeux, que ces moments étaient cent fois plus doux que les plaisirs bruyants et les tumultueuses agitations du monde. Son cœur était satisfait; il avait cet avantage si rare de ne point désirer plus de bonheur qu'il n'en avait. La sérénité de sa conscience se communiquait à ses manières, et pour un esprit comme le sien, il prêtait du charme au bonheur même.

La chute totale du jour ne l'éloignait pas de son platane favori; il aimait ce moment où les dernières clartés s'éteignent, où les étoiles, l'une après l'autre, viennent briller dans l'espace et se réfléchir sur le miroir des eaux; moment touchant et doux, où l'âme dilatée s'ouvre aux plus tendres sentiments, aux contemplations les plus sublimes. Quand la lune, de ses rayons argentés, perçait l'épais feuillage, Saint-Aubert restait encore; et souvent il se faisait apporter sous son arbre favori le laitage et les fruits qui composaient son souper. Quand la nuit était close, le rossignol chantait, et ses mélodieux accents réveillaient au fond de son âme une douce mélancolie.

La première interruption du bonheur qu'il avait connu dans sa retraite, fut occasionnée par la mort de ses deux fils. Il les perdit à cet âge où les grâces enfantines ont tant de charmes; et quoique, par égard pour madame Saint-Aubert, il eût modéré l'expression de sa douleur, et se fût efforcé de la soutenir en philosophe, il n'avait point de philosophie à l'épreuve de pareilles pertes. Une fille était désormais son unique enfant. Il veilla sur le développement de son caractère, et travailla sans relâche à la maintenir dans les dispositions les plus propres au bonheur. Elle avait annoncé, dès ses premiers ans, une rare délicatesse d'esprit, des affections vives et une facile bienveillance; mais on pouvait distinguer néanmoins une susceptibilité trop grande pour comporter une paix durable. En avançant vers la jeunesse, cette sensibilité donna un tour réfléchi à ses pensées, une douceur à ses manières, qui ajoutaient la grâce à la beauté, et la rendaient bien plus intéressante aux personnes douées d'une disposition analogue. Mais Saint-Aubert avait trop de bon sens pour préférer un charme à une vertu; il avait assez de pénétration pour juger combien ce charme était dangereux à celle qui le possédait, et il ne pouvait s'en applaudir. Il tâcha donc de fortifier son caractère, de l'habituer à dominer ses penchants, et à se maîtriser elle-même; il lui apprit à retenir le premier mouvement, et à supporter de sang-froid les innombrables contrariétés de la vie. Mais pour lui apprendre à se contraindre, à se donner cette dignité calme qui peut seule contre-balancer les passions et nous élever au-dessus des événements et des disgrâces, lui-même avait besoin de quelque courage, et ce n'était pas sans effort qu'il paraissait voir tranquillement les larmes, les petits chagrins, que sa prévoyante sagacité occasionnait quelquefois à Emilie.

Emilie ressemblait à sa mère; elle avait sa taille élégante, ses traits délicats; elle avait comme elle des yeux bleus, tendres et doux; mais quelques beaux que fussent ses traits, c'était surtout l'expression de sa physionomie, mobile comme les objets dont elle était affectée, qui donnait à sa figure un charme irrésistible.