Emilie.
Saint-Aubert cultiva son esprit avec un extrême soin. Il lui donna un aperçu des sciences, et une exacte connaissance de la meilleure littérature. Il lui montra le latin et l'italien, désirant surtout qu'elle pût lire les poëmes sublimes écrits dans ces deux langues. Elle annonça dès les premières années un goût décidé pour les ouvrages de génie; et c'était un principe pour Saint-Aubert de multiplier ses moyens de jouissances. Un esprit cultivé, disait-il, est le meilleur préservatif contre la contagion des folies et du vice. Un esprit vide a toujours besoin d'amusements, et se plonge dans l'erreur pour éviter l'ennui. Le mouvement des idées fait de la réflexion une source de plaisirs, et les observations fournies par le monde lui-même compensent les dangers des tentations qu'il offre. La méditation et l'étude sont nécessaires au bonheur, soit à la campagne, soit à la ville. A la campagne, elles préviennent les langueurs d'une indolente apathie, et ménagent de nouvelles jouissances dans le goût et l'observation des grandes choses; à la ville, elles rendent la dissipation moins nécessaire, et par conséquent moins dangereuse.
Sa promenade favorite était une petite pêcherie appartenant à Saint-Aubert, située dans un bois voisin sur le bord d'un ruisseau qui, descendu des Pyrénées, écumait à travers les rochers, et s'enfuyait en silence sous l'ombrage qu'il réfléchissait. De cette retraite, on apercevait au travers des arbres qui la couvraient les plus riches traits des paysages environnant; l'œil s'égarait au milieu des rochers élevés, des humbles cabanes et des sites riants qui bordaient la rivière.
Ce lieu était aussi la retraite chérie de Saint-Aubert, il y venait souvent éviter les chaleurs du jour avec sa femme, sa fille et ses livres; ou vers le soir, à l'heure du repos, il venait saluer le silence et l'obscurité et goûter les chants plaintifs de la tendre Philomèle. Quelquefois encore il apportait sa musique: l'écho se réveillait aux tons de son hautbois, et la voix mélodieuse d'Emilie adoucissait les souffles légers qui recevaient et portaient loin d'elle son expression et ses accents.
Saint-Aubert.
Dans une de ces charmantes parties, elle aperçut sur un coin de la boiserie les vers suivants écrits avec un crayon:
De mes chagrins trop faibles interprètes,
Enfants naïfs du plus pur sentiment;
O vous! mes vers, quand un objet charmant
Visitera ces paisibles retraites,
Retracez-lui mon amoureux tourment.
Le jour fatal, le jour où sa présence
Fit à mon cœur sentir ses premiers feux;
Infortuné! j'étais sans défiance
Contre l'attrait répandu dans ses yeux:
Il me semblait qu'un messager des cieux
Me pénétrait de sa douce influence.
L'erreur cessa bientôt, et son absence
Vint à mon cœur révéler sans détour
Tous les transports d'un invincible amour.
De mes chagrins, etc.