Sur le soir Thérèse vint lui porter l'anneau que lui avait remis Valancourt. Emilie s'attendrit en le voyant. Valancourt le portait en des temps plus heureux; elle fut pourtant fort mécontente de ce que Thérèse l'avait reçu, et refusa de l'accepter malgré le triste plaisir qu'elle en aurait reçu. Thérèse pria, conjura, représenta l'abattement où était Valancourt quand il avait donné l'anneau: elle répéta ce qu'il l'avait chargée de dire. Emilie ne put cacher la douleur que ce récit lui causait; elle se mit à pleurer, et se plongea dans la rêverie.
L'âge et de longs services avaient acquis à Thérèse le droit de dire son avis; cependant Emilie tâcha de l'arrêter, et, quoiqu'elle sentît bien la justesse de ses remarques, elle ne voulut pas s'expliquer. Elle dit seulement à Thérèse qu'un plus long discours l'affligerait; qu'elle avait pour régler sa conduite des motifs qu'elle ne pouvait dire, et qu'il fallait rendre l'anneau, en représentant qu'on ne pouvait l'accepter. Elle dit ensuite à Thérèse que, si elle faisait cas de son estime et de son amitié, jamais elle ne se chargerait d'aucun message de Valancourt. Thérèse en fut touchée, et renouvela un faible essai. Le mécontentement singulier qu'exprimèrent les traits d'Emilie l'empêcha pourtant de continuer, et elle partit surprise et désolée.
Pour soulager en quelque manière sa tristesse et son accablement, Emilie s'occupa des préparatifs de son voyage; Annette, qui la secondait, parlait du retour de son Ludovico avec la plus tendre effusion. Emilie réfléchit qu'elle pouvait avancer leur bonheur, et décida que, si Ludovico était aussi constant que la simple et honnête Annette, elle lui ferait sa dot et les établirait dans une partie de ses domaines. Ces considérations la firent penser au patrimoine de son père, vendu jadis à M. Quesnel. Elle désirait le racheter, parce que Saint-Aubert avait regretté souvent que la demeure principale de ses ancêtres eût passé en des mains étrangères. Ce lieu, d'ailleurs, était celui de sa naissance et le berceau de ses premières années. Emilie ne tenait point à ses propriétés de Toulouse; elle désirait les vendre et racheter la terre de sa famille, si M. Quesnel voulait s'en dessaisir. Cet arrangement semblait possible, depuis qu'il s'occupait de se fixer en Italie.
Le jour suivant, l'arrivée de ses amis ranima la triste Emilie. La vallée fut encore une fois l'asile d'une société douce et d'une aimable hospitalité. Son indisposition, l'effroi qu'elle avait eu, ôtaient à Blanche quelque chose de sa vivacité; mais elle conservait une simplicité touchante, et quoiqu'un peu changée elle n'en était pas moins charmante. La malheureuse aventure des Pyrénées donnait au comte un extrême empressement de se retrouver chez lui. Après une semaine de séjour, Emilie se prépara à les suivre en Languedoc, et confia à Thérèse le soin de sa maison en son absence. La veille de son départ, cette vieille gouvernante lui rapporta encore l'anneau de Valancourt, et la conjura avec larmes de le recevoir. Elle n'avait pas revu M. de Valancourt; elle n'avait pas entendu parler de lui depuis le jour qu'il le lui avait confié. En prononçant ces mots, sa physionomie annonçait plus d'inquiétude qu'elle n'osait en manifester. Emilie retint la sienne; et, pensant que sans doute il était retourné chez son frère, elle persista à refuser l'anneau, et recommanda à Thérèse de le bien garder jusqu'à ce qu'elle revît Valancourt.
Le jour suivant, le comte, Emilie et la jeune Blanche, partirent de la vallée, et arrivèrent le lendemain au château de Blangy.
Dès le lendemain, dans la soirée, la vue des tours de Sainte-Claire, qui s'élevaient au-dessus des bois, fit souvenir Emilie de la religieuse dont le sort l'avait si fort touchée. Voulant savoir de ses nouvelles et revoir ses anciennes amies, elle détermina Blanche à venir avec elle au monastère. A la porte, elles virent un carrosse, et l'écume des chevaux leur apprit que l'équipage ne faisait que d'arriver. Un silence plus morne que jamais régnait dans la cour et les cloîtres qu'Emilie et Blanche traversèrent. En arrivant dans la grande salle, elles trouvèrent une religieuse, et elles apprirent que sœur Agnès vivait encore, qu'elle avait toute sa connaissance, mais que sûrement elle ne passerait pas la nuit. Dans le parloir, plusieurs des pensionnaires témoignèrent leur joie de revoir Emilie. Elles lui firent part de toutes les anecdotes du couvent; et l'amitié qu'elle portait aux personnes qu'elles regardaient les lui rendit intéressantes. Pendant cette conversation, l'abbesse entra: elle exprima beaucoup de satisfaction en recevant Emilie; mais ses manières avaient une gravité singulière, et ses traits exprimaient la langueur.—Notre maison, dit-elle après les premiers compliments, est vraiment une maison de deuil. Une de nos sœurs paye en ce moment le tribut à la nature; sans doute vous n'ignorez pas que notre sœur Agnès est mourante.
Emilie exprima le sincère intérêt qu'elle y prenait.
—Pendant sa maladie, elle vous a quelquefois nommée, dit l'abbesse: peut-être serait-ce pour elle une consolation que de vous voir. Quand on l'aura quittée, nous monterons à sa chambre, si vous en avez le courage. De pareilles scènes sont déchirantes, je l'avoue; mais il est bon de s'y accoutumer: elles sont salutaires à notre âme, et nous préparent à ce que nous devons souffrir.
A la porte de la chambre elles trouvèrent le confesseur; il releva sa tête à leur approche, et Emilie reconnut celui qui avait assisté son père. Il passa sans la remarquer. Ils entrèrent dans la pièce où sœur Agnès était couchée sur une natte; près d'elle était une autre sœur. Elle était si changée, qu'à peine Emilie aurait-elle pu la reconnaître, si elle n'eût été prévenue. Son air était hagard et horrible; ses yeux, creux et voilés, se fixaient sur un crucifix qu'elle tenait contre sa poitrine: elle était si préoccupée, qu'elle n'aperçut d'abord ni l'abbesse ni Emilie. Enfin, tournant ses yeux appesantis, elle les fixa avec horreur sur Emilie, et s'écria:—Ah! cette vision me poursuit jusqu'à mon dernier soupir. Emilie recula d'effroi, et regarda l'abbesse; celle-ci lui fit signe pour ne se point alarmer, puis elle dit à sœur Agnès:—Ma fille, c'est mademoiselle Saint-Aubert que je vous amène. Je croyais que vous auriez du plaisir à la voir.
Agnès ne fit aucune réponse: elle considérait Emilie dans un effroyable égarement.—C'est elle-même, s'écria-t-elle. Ah! elle a dans ses regards le charme qui fit ma perte. Que voulez-vous? que demandez-vous? réparation! vous l'aurez, vous l'avez déjà! Combien d'années sont écoulées depuis que je ne vous ai vue? Mon crime n'est que d'hier; j'ai vieilli sous son poids; et vous, vous êtes toujours jeune, vous êtes toujours belle, belle comme au temps où vous me contraignîtes à ce crime affreux! Oh! si je pouvais l'oublier! Mais à quoi cela servirait-il? Je l'ai commis.