Ludovico sourit à Annette, salua Emilie, et commença en ces termes:

—Vous vous souvenez, mademoiselle, que lorsque je me rendis à l'appartement du nord, M. le comte et M. Henri m'accompagnèrent. Tout le temps qu'ils y restèrent, rien d'alarmant ne se présenta: dès qu'ils furent sortis, je fis bon feu dans la chambre à coucher; je m'assis près de la cheminée; j'avais porté un livre pour me distraire: je confesse que parfois je regardais dans la chambre avec un sentiment semblable à la crainte.—Oh! très-semblable, je l'ose dire, interrompit Annette; et j'ose bien dire aussi que, pour dire la vérité, vous frissonniez de la tête aux pieds.—Non, non, pas tout à fait, dit Ludovico en souriant; mais plusieurs fois, quand le vent sifflait autour du château, et ébranlait les vieilles fenêtres, plusieurs fois je m'imaginai entendre des bruits fort étranges, et même une fois ou deux je me levai et regardai autour de moi; je ne voyais rien pourtant que les maussades figures de la tapisserie, qui semblaient me faire des grimaces. Je passai ainsi plus d'une heure, continua Ludovico, puis je pensai que j'entendais un bruit; je portai encore mes yeux sur la chambre, et, n'apercevant rien, je repris mon livre. L'histoire finie, je m'assoupis; tout à coup je fus réveillé par le bruit que j'avais déjà entendu; il semblait venir du côté où était le lit: je ne sais si l'histoire que je venais de lire m'avait troublé l'esprit, ou si tous les rapports qu'on faisait sur cet appartement me revinrent à la mémoire, mais en regardant le lit je crus voir un visage d'homme entre les rideaux.

A ces mots Emilie trembla et devint inquiète en se rappelant de quel spectacle elle et la vieille Dorothée avaient été témoins en ce lieu.

—Je vous avoue, mademoiselle, continua Ludovico, que le cœur me manqua. Le retour du même bruit vint réveiller mon attention: je distinguai le son d'une clef tournant dans une serrure; et ce qui me surprenait le plus était de ne voir aucune porte d'où le son pût partir. L'instant d'après cependant, la tenture du lit fut soulevée lentement, et une personne parut derrière; elle sortait d'une petite porte dans le mur. Elle resta un moment dans la même attitude, le haut de la figure caché par le pan de la tapisserie, et l'on ne voyait guère que ses yeux. Quand sa tête se releva, je vis derrière la figure d'un autre homme, qui regardait par-dessus l'épaule du premier. Je ne sais comment cela se fit, mon épée était devant moi; je n'eus pas la présence d'esprit de m'en saisir; je restai fort tranquille à les considérer, et les yeux à demi fermés, pour qu'ils me crussent endormi. Je suppose qu'ils le pensèrent; je les entendis se concerter, et ils restèrent dans la même position environ l'espace d'une minute; alors je crus voir d'autres visages dans l'ouverture de la porte, et j'entendis parler plus haut.—Cette porte me surprend, dit Emilie: j'ai ouï dire que le comte avait fait lever toutes les tentures; et fait examiner les murailles, croyant qu'elles recélaient sans doute un passage par lequel vous étiez parti.—Il ne me paraît pas si extraordinaire, mademoiselle, reprit Ludovico, que cette porte ait pu échapper; elle est formée dans un lambris étroit, qui semble tenir au mur extérieur: ainsi, quand M. le comte y aurait pris garde, il ne se serait pas occupé d'une porte à laquelle aucun passage ne paraissait pouvoir communiquer. Le fait est que le passage était formé dans l'épaisseur du mur. Mais, pour revenir à ces hommes que je distinguais obscurément dans l'enfoncement de la porte, ils ne me laissèrent pas bien longtemps en suspens; ils fondirent dans la chambre et m'entourèrent; j'avais pris mon épée; mais que pouvait un homme contre quatre? Ils m'eurent bientôt désarmé; ils me lièrent les bras, me mirent un bâillon dans la bouche, et m'entraînèrent par le passage. Ils remirent cependant mon épée sur la table, pour secourir, dirent-ils, ceux qui viendraient, comme moi, combattre les esprits. Ils me firent traverser plusieurs couloirs étroits formés dans les murs, à ce que je crois, parce qu'auparavant ils m'étaient inconnus. Je descendis plusieurs degrés, et nous vînmes à une voûte sous le château. Ils ouvrirent une porte de pierre, que j'aurais prise pour une partie du mur. Nous suivîmes un fort long passage taillé dans le roc; une autre porte nous mena dans une cave: enfin, après quelque intervalle, je me trouvai au bord de la mer, au pied des rochers mêmes sur lesquels le château est bâti. Un bateau attendait; les brigands m'y entraînèrent et nous joignîmes un petit vaisseau à l'ancre; d'autres hommes s'y trouvaient. Quand je fus dans le vaisseau, deux de mes compagnons y sautèrent; les autres reconduisirent la barque, et l'on mit à la voile. Je compris bientôt ce que tout cela voulait dire, et ce que ces hommes faisaient au château. Nous prîmes terre en Roussillon; et après quelques jours leurs camarades vinrent des montagnes, et me menèrent dans le fort où j'étais quand M. le comte arriva. Ils avaient soin de veiller sur moi, et m'avaient même bandé les yeux pour m'y conduire; quand ils ne l'eussent pas fait, je ne crois pas que jamais j'eusse retrouvé mon chemin à travers cette sauvage contrée. Dès que je fus dans le fort, on me garda comme un prisonnier. Je ne sortais jamais sans deux ou trois de mes compagnons, et je devins si las de la vie, que je désirais d'en être délivré.—Mais cependant ils vous laissaient parler, dit Annette; ils ne vous mettaient plus de bâillon. Je ne vois pas la raison pour laquelle vous étiez si las de vivre, sans compter la chance que vous aviez de me revoir.

Ludovico sourit, ainsi qu'Emilie, et Emilie lui demanda par quel motif ces hommes l'avaient enlevé.

—Je m'aperçus bientôt, mademoiselle, que c'étaient des pirates qui, depuis plusieurs années, cachaient leur butin sous les voûtes du château. Ce bâtiment était près de la mer, et parfaitement convenable à leurs desseins. Pour empêcher qu'on ne les découvrît, ils avaient essayé de faire croire que le château était fréquenté par des revenants; et ayant découvert le chemin secret de l'appartement du nord, que depuis la mort de la marquise on tenait fermé, il fut aisé d'y réussir. La concierge et son mari, les seules personnes qui habitassent le château, furent si effrayés des bruits étranges qu'ils entendaient, qu'ils refusèrent d'y vivre plus longtemps. Le bruit se répandit bientôt qu'il revenait au château; et tout le pays le crut d'autant plus aisément, que la marquise était morte d'une manière fort étrange, et que le marquis, depuis ce moment, n'était jamais revenu.—Mais quoi! dit Emilie, comment tous ces pirates ne se contentaient-ils pas de la cave, et pourquoi jugeaient-ils nécessaire de déposer leurs vols dans le château?—La cave, mademoiselle, reprit Ludovico, était ouverte à tout le monde, et leurs trésors eussent bientôt été découverts. Sous la voûte ils étaient en sûreté, tant que l'on redouterait le château. Il paraît donc qu'ils y apportaient à minuit les prises qu'ils avaient faites sur mer, et qu'ils les y gardaient jusqu'à ce qu'ils pussent s'en défaire avantageusement. Ces pirates étaient liés avec des contrebandiers et des bandits qui vivent dans les Pyrénées, et font un trafic tel qu'on ne saurait se l'imaginer. C'est avec cette horde de bandits que je restai jusqu'à l'arrivée de M. le comte. Je n'oublierai jamais ce que je sentis en l'apercevant; je le crus presque perdu. Je savais que si je me montrais, les bandits allaient découvrir son nom, et probablement nous tuer tous, pour empêcher qu'on n'éventât leur secret. Je me tins hors de la vue de monsieur, et je veillai sur les brigands, déterminé, s'ils projetaient quelque violence, à me montrer et à combattre pour la vie de mon maître. Bientôt j'entendis disposer un infernal complot; il s'agissait d'un massacre total. Je hasardai de me faire connaître aux gens du comte; je leur dis ce qu'on projetait, et nous délibérâmes ensemble. M. le comte, alarmé de l'absence de sa fille, demanda ce qu'elle était devenue. Les brigands ne le satisfirent point. Mon maître et M. Sainte-Foix devinrent furieux; nous pensâmes qu'il était temps; nous fondîmes dans la chambre, en criant: Trahison! Monsieur le comte, défendez-vous! Le comte et le chevalier tirèrent l'épée au même instant. Le combat fut rude; mais à la fin nous l'emportâmes, et M. le comte vous l'a mandé.—C'est une singulière aventure, dit Emilie: assurément, Ludovico, on doit bien des éloges à votre prudence et à votre intrépidité. Il y a pourtant des circonstances relatives à l'appartement du nord, que je ne puis encore m'expliquer: peut-être le pourrez-vous? Avez-vous entendu les bandits se raconter les prétendus prodiges qu'ils opéraient dans les appartements?—Non, mademoiselle, reprit Ludovico; je ne leur en ai pas ouï parler: seulement je les entendis se moquer une fois de la vieille femme de charge; elle fut presque au moment de prendre un des pirates. C'était depuis l'arrivée du comte; et celui qui fit le tour en riait de bon cœur.

Emilie devint rouge, et pria Ludovico de lui faire ce récit.

—Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, une nuit que cet homme était dans la chambre à coucher, il entendit quelqu'un dans le salon; il ne crut pas avoir le temps de lever la tapisserie et d'ouvrir la porte, il se cacha dans le lit; il y demeura quelque temps fort effrayé, à ce que je suppose.—Comme vous étiez, interrompit Annette, quand vous eûtes la hardiesse d'aller veiller vous-même.—Oui, dit Ludovico; dans la plus grande frayeur où l'on pût être. La concierge et une autre personne vinrent au lit. Il crut qu'elles allaient l'apercevoir, et pensa que la seule chance pour échapper était de leur faire peur. Il souleva donc la courte-pointe; mais son plan ne réussit que lorsqu'il eut montré sa tête, alors elles s'enfuirent, nous dit-il, comme si elles avaient vu le diable; et le fripon s'en alla fort tranquillement.

Emilie ne put s'empêcher de sourire à cette explication. Elle comprit l'incident qui l'avait jetée dans une terreur superstitieuse, et fut surprise d'en avoir tant souffert; mais elle considéra que dès que l'esprit cède à la faiblesse de la superstition, les bagatelles lui font une impression terrible. Cependant elle se souvenait toujours avec embarras de la mystérieuse musique qu'on entendait au château de Blangy vers minuit. Elle demanda si par hasard Ludovico n'en avait rien appris.—Il ne put lui rien dire à cet égard.—Je sais seulement, mademoiselle, ajouta-t-il, que les pirates n'y ont point de part; je sais qu'ils en ont ri, et ils disent que le diable est sans doute ligué avec eux.—Oui, j'en répondrais bien, dit Annette, dont la figure était toute joyeuse. J'ai toujours cru que lui ou les esprits se mêlaient de l'appartement du nord. Vous voyez, mademoiselle, que je ne me trompais pas.—On ne peut nier que son esprit n'y eût une extrême influence, dit Emilie en souriant; mais je m'étonne, Ludovico, que ces pirates persistassent dans leur conduite; après l'arrivée de M. le comte ils étaient bien sûrs d'être découverts.—J'ai lieu de croire, mademoiselle, reprit Ludovico, qu'ils ne comptaient continuer que pendant le temps nécessaire au déménagement de leurs trésors. Il paraît qu'ils s'en occupèrent aussitôt après l'arrivée de M. le comte: mais ils n'avaient que quelques heures de nuit, et quand ils m'ont enlevé, la voûte était à moitié vide. Ils étaient bien aises d'ailleurs de confirmer toutes ces superstitions relatives à l'appartement; ils eurent grand soin de ne rien déranger pour mieux entretenir l'erreur. Souvent, en plaisantant, ils se représentaient toute la consternation des habitants du château de Blangy à ma disparition. Ce fut pour m'empêcher de les trahir qu'ils m'entraînèrent si loin. A compter de ce moment, ils se crurent maîtres du château. J'appris néanmoins qu'une nuit, malgré leurs précautions, ils s'étaient presque découverts eux-mêmes. Ils allaient, suivant leur usage, répéter les cris sourds qui faisaient tant de peur aux servantes. Au moment qu'ils allaient ouvrir, ils entendirent des voix dans la chambre à coucher; M. le comte m'a dit que lui-même y était alors avec M. Henri. Ils entendirent d'étranges lamentations qui venaient sans doute de ces bandits, fidèles à leur dessein de répandre la terreur. M. le comte m'a avoué qu'il avait éprouvé plus que de la surprise: mais comme le repos de sa famille exigeait qu'on ne le sût pas, il fut discret ainsi que son fils.

Emilie, se rappelant le changement qui s'était manifesté dans le comte après la nuit qu'il avait passée dans l'appartement, en reconnut la cause. Elle fit encore des questions à Ludovico, et, l'ayant envoyé se reposer, elle fit tout préparer pour la réception de ses amis.