Par tout ce qu'elle entendait, Emilie crut s'apercevoir que Montoni courtisait sérieusement sa tante; que non-seulement elle s'y prêtait, mais qu'elle s'occupait avec jalousie de ses moindres négligences. Que madame Chéron, à son âge, voulût choisir un second époux, ce parti semblait ridicule; cependant sa vanité ne le rendait point impossible: mais qu'avec son esprit, sa figure, ses prétentions, Montoni pût choisir madame Chéron, voilà ce qui surtout étonnait Emilie.
Montoni les rejoignit bientôt. Il bégaya quelques paroles sur le regret qu'il avait eu d'être retenu si longtemps. Elle reçut cette excuse avec l'air mutin d'une petite fille, et ne parla qu'au signor Cavigni. Celui-ci, regardant Montoni d'un air ironique, semblait lui dire: Je n'abuserai pas de mon triomphe; je supporterai ma gloire avec toute sorte d'humilité.
Le souper fut servi dans les différents pavillons du jardin et dans un grand salon du château; madame Chéron et sa compagnie soupèrent avec madame Clairval dans le salon; et Emilie eut peine à déguiser son émotion, quand elle vit Valancourt se placer à la même table qu'elle. Madame Chéron l'aperçut, et dit à quelqu'un auprès d'elle. Quel est ce jeune homme?—C'est le chevalier Valancourt, répondit-on.—Je sais son nom, reprit-elle; mais qu'est-ce que c'est que le chevalier Valancourt qui s'introduit à cette table?
—Je vois bien que vous ignorez, dit à madame Chéron la dame assise auprès d'elle, que le jeune homme dont vous parliez à madame Clairval, est son neveu!—Cela ne se peut pas, s'écria madame Chéron qui s'aperçut alors de sa bévue et de son erreur sur Valancourt: et dès ce moment elle se mit à le louer avec autant de bassesse qu'elle avait mis jusque-là de malignité à le déchirer.
Emilie avait été si absorbée pendant la plus grande partie de l'entretien, qu'elle avait été préservée du chagrin de l'entendre; elle fut très-surprise en écoutant les louanges dont sa tante comblait Valancourt, et elle ignorait encore qu'il fût parent de madame Clairval: elle vit sans peine que madame Chéron, plus embarrassée qu'elle ne le voulait paraître, se retirait aussitôt après le souper. Montoni alors vint donner la main à madame Chéron pour la conduire à son carrosse, et Cavigni, avec une ironique gravité, la suivit en conduisant Emilie. En les saluant et relevant la glace, elle vit Valancourt dans la foule, à la porte. Il disparut avant le départ de la voiture; madame Chéron n'en parla point à Emilie, elles se séparèrent en arrivant.
Le lendemain matin Emilie déjeunait avec sa tante, quand on lui remit une lettre dont, à la seule adresse, elle connut l'écriture: elle la reçut d'une main tremblante, et madame Chéron demanda vivement d'où elle venait. Emilie, avec sa permission, la décacheta: et voyant la signature de Valancourt, elle la remit à sa tante sans l'avoir lue. Sa tante la prit avec impatience, et pendant qu'elle lisait, Emilie tâchait d'en juger le contenu dans ses yeux; elle lui rendit la lettre, et comme les regards d'Emilie demandaient si elle pouvait lire: Oui, lisez, mon enfant, dit madame Chéron avec moins de sévérité qu'elle n'en avait attendu: Emilie n'avait jamais obéi aussi volontiers. Valancourt, dans sa lettre parlait peu de l'entrevue de la veille: il déclarait qu'il ne recevrait son congé que d'Emilie seule, et il la conjurait de le recevoir le soir même. En lisant, elle s'étonnait que madame Chéron eût montré autant de modération; et la regardant timidement, elle lui dit d'un ton triste: Que vais-je répondre?
—Quoi! il faut voir ce jeune homme. Oui, je le crois, dit la tante; il faut voir ce qu'il peut dire en sa faveur: faites-lui dire qu'il vienne. Emilie osait à peine croire ce qu'elle entendait.—Non, restez, ajouta madame Chéron, je vais le lui écrire moi-même. Elle demanda de l'encre et du papier. Emilie n'osant se fier aux émotions qu'elle éprouvait, pouvait à peine les soutenir: la surprise eût été moins grande, si elle avait entendu la veille ce que madame Chéron n'avait point oublié, que Valancourt était le neveu de madame Clairval.
Emilie ne connut pas les secrets motifs de sa tante; mais le résultat fut une visite que Valancourt fit le soir, et que madame Chéron reçut seule. Ils eurent un fort long entretien avant qu'Emilie fût appelée. Quand elle entra, sa tante pérorait avec complaisance, et les yeux de Valancourt, qui se leva avec vivacité, étincelaient de joie et d'espérance.
Nous parlions d'affaire, dit madame Chéron: le chevalier me disait que feu M. Clairval était frère de la comtesse de Duverney sa mère: j'aurais voulu qu'il m'eût parlé plus tôt de sa parenté avec madame Clairval, je l'aurais regardée comme un motif très-suffisant pour le recevoir dans ma maison. Valancourt salua et allait se présenter à Emilie; madame Chéron le prévint: J'ai consenti que vous reçussiez ses visites; et quoique je ne prétende m'engager par aucune promesse, ou dire que je le considérerai comme mon neveu, je permettrai votre liaison, et je regarderai l'union qu'il désire comme un événement qui pourra avoir lieu dans quelques années, si le chevalier s'avance au service, et si sa situation lui permet de se marier: mais M. Valancourt observera, et vous aussi, Emilie, que, jusqu'à ce moment, j'interdis positivement toute idée de mariage.
La figure d'Emilie, pendant cette brusque harangue, variait à chaque moment, et, vers la fin, sa confusion fut telle, qu'elle était prête à se retirer. Valancourt, pendant ce temps, presque aussi embarrassé qu'elle, n'osait pas la regarder. Quand madame Chéron eut fini, il lui dit: Quelque flatteuse, madame, que soit pour moi votre approbation, quelque honoré que je sois de votre suffrage, j'ai pourtant si fort à craindre, qu'à peine j'ose espérer.