—Expliquez-vous, dit madame Chéron. Cette question inattendue troubla tellement Valancourt, que s'il eût été seulement spectateur de cette scène, il n'aurait pu s'empêcher de rire.
—Jusqu'à ce que mademoiselle Saint-Aubert me permette de profiter de vos bontés, dit-il d'une voix basse; jusqu'à ce qu'elle me permette d'espérer...
—Eh! c'est là tout, interrompit madame Chéron; je me charge bien de répondre pour elle. Observez, monsieur, qu'elle est remise à ma garde, et je prétends qu'en toute chose ma volonté devienne la sienne.
En disant ces mots, elle se leva et quitta la chambre, laissant Emilie et Valancourt dans un égal embarras.
La conduite de madame Chéron avait été dirigée par sa vanité personnelle. Valancourt, dans sa première entrevue avec elle, lui avait naïvement découvert sa position actuelle, ses espérances pour l'avenir; et avec plus de prudence que d'humanité, elle avait absolument et sévèrement rejeté sa demande: elle désirait que sa nièce fît un grand mariage, non pas qu'elle lui souhaitât le bonheur que le rang et la fortune sont supposés procurer; mais elle voulait partager l'importance qu'une grande alliance pouvait lui donner. Quand elle sut que Valancourt était neveu d'une personne comme madame Clairval, elle désira une union dont l'éclat, à coup sûr, rejaillirait sur elle; ses calculs de fortune, en tout ceci, répondaient plutôt à ses désirs qu'à aucune ouverture de Valancourt, ou même à quelque probabilité. En fondant ses espérances sur la fortune de madame Clairval, elle oubliait que cette dame avait une fille: Valancourt ne l'avait point oublié, et comptait si peu sur aucun héritage du côté de madame Clairval, qu'il n'avait pas même parlé d'elle dans sa première conversation avec madame Chéron; mais quelle que pût être à l'avenir la fortune d'Emilie, la distinction que cette alliance lui procurait à elle-même était certaine, puisque l'existence de madame Clairval faisait l'envie de tout le monde, et était un sujet d'émulation pour tous ceux qui pouvaient soutenir sa concurrence.
De ce moment Valancourt fit de fréquentes visites à madame Chéron, et Emilie passa dans sa société les moments les plus heureux dont elle eût joui depuis la mort de son père. Ils trouvaient tous les deux trop de douceur au présent pour s'occuper beaucoup de l'avenir; ils aimaient, ils étaient aimés, et ne soupçonnaient pas que l'attachement même qui faisait leur bonheur, pourrait causer un jour le malheur de leur vie. Pendant ce temps, la liaison de madame Chéron et de madame Clairval devint de plus en plus intime, et la vanité de madame Chéron se satisfaisait déjà en publiant partout la passion du neveu de son amie pour sa nièce.
Montoni devint aussi l'hôte journalier du château. Emilie fut forcée de s'apercevoir qu'il était l'amant de sa tante, et amant favorisé.
Emilie et Valancourt passèrent ainsi leur hiver, non-seulement dans la paix, mais encore dans le bonheur. La garnison de Valancourt était près de Toulouse; ils pouvaient se voir fréquemment. Le pavillon, sur la terrasse, était le théâtre favori de leurs entrevues; Emilie et madame Chéron allaient y travailler, Valancourt leur lisait des ouvrages de goût. Il observait l'enthousiasme d'Emilie, il exprimait le sien, il remarquait enfin, tous les jours, que leurs esprits étaient faits l'un pour l'autre; et qu'avec le même goût, la même noblesse de sentiments, eux seuls réciproquement pouvaient se rendre heureux.
CHAPITRE XII.
L'avarice de madame Chéron céda enfin à sa vanité. Quelques repas splendides donnés par madame Clairval; l'adulation générale dont elle était l'objet, augmentèrent l'empressement de madame Chéron pour assurer une alliance qui l'élèverait tant à ses propres yeux et à ceux du monde. Elle proposa le mariage prochain de sa nièce, et offrit d'assurer la dot d'Emilie, pourvu que madame Clairval en fît autant pour son neveu. Madame Clairval écouta la proposition; et considérant qu'Emilie était la plus proche héritière de madame Chéron, elle l'accepta. Emilie ignorait ces arrangements, quand madame Chéron l'avertit de se préparer pour ses noces, qui devaient se faire incessamment. Emilie surprise, ne concevait pas le motif d'une si soudaine conclusion, que Valancourt ne sollicitait point. En effet, ne sachant rien des conventions des deux tantes, il était loin d'espérer un si grand bonheur. Emilie montra de l'opposition. Madame Chéron, aussi jalouse de son pouvoir qu'elle l'avait déjà été, insista sur un prompt mariage avec autant de véhémence qu'elle en avait rejeté d'abord les moindres apparences. Les scrupules d'Emilie s'évanouirent, quand elle vit Valancourt, instruit alors de son bonheur, venir la conjurer de lui en confirmer l'assurance.