En traversant le vestibule, elle entendit quelqu'un entrer par la grande porte: elle y jeta rapidement les yeux, crut voir Montoni, et doubla le pas: mais elle reconnut bientôt la voix chérie de Valancourt.
Emilie, ô mon Emilie! s'écria-t-il d'un ton qu'étouffait l'impatience, à mesure qu'il avançait et qu'il découvrait les traces du désespoir dans les traits et l'air d'Emilie en pleurs; Emilie! il faut que je vous parle, dit-il; j'ai mille choses à vous dire: conduisez-moi quelque part où nous puissions causer en liberté. Vous tremblez! vous n'êtes pas bien; laissez-moi vous conduire à un siége.
Il vit une porte ouverte, et prit vivement la main d'Emilie pour l'entraîner dans cet appartement; mais elle essaya de la retirer, et lui dit, avec un sourire languissant: Je suis déjà mieux. Si vous voulez voir ma tante, elle est dans le salon.—C'est à vous que je veux parler, mon Emilie, répliqua Valancourt. Grand Dieu! en êtes-vous déjà à ce point? Consentez-vous si facilement à m'oublier? Cette salle ne nous convient point, j'y puis être entendu. Je ne veux de vous qu'un quart d'heure d'attention.—Quand vous aurez vu ma tante, dit Emilie.—J'étais assez malheureux en venant ici, s'écria Valancourt; ne comblez pas ma misère par cette froideur, par ce cruel refus.
L'énergie avec laquelle il prononça ces mots la toucha jusqu'aux larmes; mais elle persista à refuser de l'entendre, jusqu'à ce qu'il eût vu madame Montoni. Où est son mari, où est-il, ce Montoni? dit Valancourt d'une voix altérée. C'est à lui que je dois parler.
Emilie, effrayée des conséquences et de l'indignation qui étincelait dans ses yeux, l'assura d'une voix tremblante que Montoni n'était pas à la maison, et le conjura de modérer son ressentiment. Aux accents entrecoupés de sa voix, les yeux de Valancourt passèrent à l'instant de la fureur à la tendresse. Vous êtes mal, Emilie, dit-il; ils nous perdront tous deux. Pardonnez-moi si j'ai osé douter de votre tendresse.
Emilie ne s'opposa plus à ce qu'il la conduisît dans un cabinet voisin. La manière dont il avait nommé Montoni lui avait donné de si vives alarmes sur le danger que lui-même pouvait courir, qu'elle ne songea plus qu'à prévenir sa vengeance et ses affreuses suites. Il écouta ses prières avec attention, et n'y répondit qu'avec des regards de désespoir et de tendresse. Il cacha de son mieux ses sentiments pour Montoni, et s'efforça d'adoucir ses terreurs. Elle distingua le voile dont il couvrait son ressentiment, et son apparente tranquillité la troubla encore davantage.
Emilie s'efforça de le calmer par les assurances d'un attachement inviolable; elle lui représenta que dans un an environ elle serait majeure, et que son âge alors la ferait sortir de tutelle. Ces assurances consolaient peu Valancourt; il considérait qu'elle serait alors en Italie, et au pouvoir de ceux dont la puissance sur elle ne cesserait pas avec leurs droits. Il s'efforça pourtant d'en paraître satisfait. Emilie, remise par la promesse qu'elle avait obtenue et par le calme qu'il lui montrait, allait enfin le quitter quand sa tante entra dans la chambre. Elle lança un coup d'œil de reproche sur sa nièce, qui se retira au même instant, et un de mécontentement et de hauteur sur le malheureux Valancourt.
—Ce n'est pas la conduite que j'attendais de vous, monsieur, lui dit-elle; je ne m'attendais pas à vous revoir dans ma maison, après qu'on vous aurait informé que vos visites ne m'étaient plus agréables. Je pensais encore moins que vous chercheriez à voir clandestinement ma nièce, et qu'elle consentirait à vous recevoir.
Valancourt, voyant qu'il était nécessaire d'établir la justification d'Emilie, assura que l'unique dessein de sa visite avait été de demander un entretien à Montoni. Il en expliqua le motif avec la modération que le sexe, plutôt que le caractère de madame Montoni, pouvait exiger de lui.
Ses prières furent reçues avec aigreur. Elle se plaignit que sa prudence eût cédé à ce qu'elle appelait sa compassion. Elle ajouta qu'elle sentait si bien la folie de sa première condescendance, que, pour en prévenir le retour, elle remettait entièrement cette affaire à M. Montoni seul.