L'éloquence sentimentale de Valancourt lui fit enfin concevoir l'indignité de sa conduite; elle connut la honte, mais non pas le remords. Elle sut mauvais gré à Valancourt de l'avoir réduite à cette situation pénible, et sa haine croissait avec la conscience de ses torts. L'horreur qu'il lui inspirait était d'autant plus forte, que, sans l'accuser, il la forçait de se convaincre elle-même. Il ne lui laissait pas une excuse pour la violence du ressentiment avec lequel elle le considérait. A la fin, sa colère devint telle, que Valancourt se décida à sortir sur-le-champ pour ne pas perdre sa propre estime dans une réplique peu mesurée.

Madame Clairval s'en tenait au rôle passif. Quand elle avait consenti au mariage de Valancourt, c'était dans la croyance qu'Emilie hériterait de sa tante. Quand le mariage de cette dernière l'eut désabusée de cet espoir, sa conscience l'empêcha de rompre une union presque formée; mais sa bienveillance n'allait pas jusqu'à faire une démarche qui la décidât entièrement.

La modération que lui avait recommandée Emilie, et les promesses qu'il lui avait faites, arrêtèrent seules l'impétuosité de Valancourt, qui voulait courir chez Montoni, et demander avec fermeté ce qu'on refusait à ses prières. Il se borna à renouveler ses sollicitations, et les appuya de tous les arguments que pouvait fournir une situation comme la sienne. Plusieurs jours se passèrent en représentations d'une part, et en inflexibilité de l'autre. Soit par crainte, soit par honte, ou par la haine qui résultait de ces deux sentiments, Montoni évitait soigneusement l'homme qu'il avait tant offensé; il n'était ni attendri par la douleur qui se peignait dans les lettres de Valancourt, ni frappé de repentir par les solides raisonnements qu'elles contenaient. A la fin, les lettres de Valancourt furent renvoyées sans être ouvertes. Dans son premier désespoir, il oublia toutes ses promesses, excepté celle d'éviter la violence, et il se rendit au château, déterminé à voir Montoni, à tout mettre en usage pour y parvenir. Montoni s'était fait celer, et quand Valancourt demanda madame et mademoiselle Saint-Aubert, on lui refusa positivement l'entrée. Ne voulant pas engager une querelle avec des domestiques, il partit, et revint chez lui dans un état de frénésie. Il écrivit à Emilie ce qui s'était passé, exprima sans restriction les angoisses de son cœur, et la conjura, puisqu'il ne restait que cette ressource, de le recevoir à l'insu de Montoni. A peine eut-il envoyé la lettre, que sa passion se calma: il comprit la faute qu'il avait commise, en augmentant les chagrins d'Emilie par le trop fidèle tableau de ses peines; il eût donné la moitié du monde pour recouvrer son imprudente lettre. Emilie néanmoins fut préservée de la douleur qu'elle aurait pu en recevoir. Madame Montoni avait ordonné qu'on lui portât les lettres pour sa nièce: elle lut celle-ci; elle vit avec colère la manière dont Valancourt y traitait Montoni; elle exhala son ressentiment, et mit enfin la lettre au feu.

Montoni, pendant ce temps, toujours plus impatient de quitter la France, pressait les préparatifs de ses gens, et terminait à la hâte tout ce qui pouvait lui rester à faire. Il garda le plus profond silence sur les lettres où Valancourt, désespérant d'obtenir plus, et modérant la passion qui l'avait fait sortir de la règle, sollicitait seulement la permission de dire adieu à Emilie. Mais quand Valancourt apprit qu'elle allait partir sous peu de jours, et qu'on avait décidé qu'il ne la verrait plus, il perdit toute prudence; et, dans une seconde lettre, il proposa à Emilie de former un mariage secret. Cette lettre fut livrée à madame Montoni, et la veille du départ arriva sans que Valancourt eût reçu une seule ligne de consolation, ou le moindre espoir d'une dernière entrevue.

Cependant Emilie était abîmée dans cette espèce de stupeur où des malheurs subits et sans remède peuvent quelquefois plonger l'esprit. Elle aimait Valancourt avec la plus tendre affection; elle s'était accoutumée longtemps à le regarder comme l'ami et le compagnon de sa vie entière; elle n'avait pas une idée de bonheur à laquelle son idée ne fût jointe. Quelle devait donc être sa douleur au moment d'une séparation si prompte, peut-être éternelle, et à un éloignement où les nouvelles de leur existence pourraient à peine leur parvenir, et cela pour obéir aux volontés d'un étranger, à celles d'une personne qui récemment encore provoquait leur mariage?

Son agitation fut si forte, en réfléchissant sur son état et sur l'idée de ne plus voir Valancourt, qu'elle se sentit prête à perdre ses sens. Elle chercha des yeux quelque chose qui la ranimât; elle vit la fenêtre, et eut assez de force pour l'ouvrir et s'y reposer: l'air ranima ses forces; le clair de lune, qui tombait sur une longue avenue d'ormes au-dessous d'elle, l'invita à essayer si ses mouvements et le grand air ne calmeraient pas l'irritation de tous ses nerfs. Tout le monde dans le château était couché: Emilie descendit le grand escalier, traversa le vestibule, d'où un passage conduisait au jardin; elle avance doucement, ne voit personne, ouvre la porte et entre dans l'allée. Emilie marchait avec plus ou moins de vitesse, selon que les ombres la trompaient; elle croyait voir quelqu'un dans l'éloignement, et craignait que ce fût un espion de madame Montoni. Cependant le désir de revoir ce pavillon où elle avait passé tant de moments heureux avec Valancourt, où elle avait admiré avec lui cette belle plaine du Languedoc, et la Gascogne sa douce patrie, ce désir l'emporta sur la crainte d'être observée: elle alla vers la terrasse qui se prolongeait dans tout le jardin du haut; elle dominait sur celui du bas, et y communiquait par un escalier de marbre qui terminait l'avenue.

Quand elle fut aux marches, elle s'arrêta pour un moment, et regarda autour d'elle. La distance où elle était du château augmentait l'espèce d'effroi que le silence, l'heure et l'obscurité lui causaient; mais s'apercevant que rien ne pouvait justifier ses craintes, elle monta sur la terrasse, dont le clair de lune découvrait l'étendue, et montrait le pavillon tout à l'extrémité.

Emilie s'approcha du pavillon et y entra.

Tout à coup la frayeur suspendit ses larmes, elle entendit une voix près d'elle dans le pavillon; elle fit un cri; mais le bruit se répétant, elle distingua la voix chérie de Valancourt. C'était lui, c'était Valancourt qui la soutenait entre ses bras. Pendant quelques moments l'émotion leur ôta la parole.—Emilie! dit enfin Valancourt en pressant sa main dans les siennes. Emilie! il se tut encore, et l'accent avec lequel il avait prononcé son nom exprimait sa tendresse aussi bien que sa douleur.

—O mon Emilie! reprit-il après une longue pause, je vous vois encore, j'entends encore le son de cette voix! j'ai erré autour de ce lieu, de ces jardins, pendant tant de nuits, et je n'avais qu'un si faible, si faible espoir de vous trouver. Quand il fut un peu remis, il lui dit: Je suis venu ici aussitôt après le coucher du soleil; je n'ai cessé depuis de parcourir les jardins et le pavillon. J'avais abandonné tout espoir de vous voir; mais je ne pouvais me résoudre à m'arracher d'un lieu où j'étais si près de vous; je serais probablement resté jusqu'à l'aurore autour de ce château.