Vous me quittez, lui disait-il, vous allez sur une terre étrangère! A quelle distance! Vous allez trouver de nouvelles sociétés, de nouveaux amis, de nouveaux admirateurs; on s'efforcera de me faire oublier, on vous préparera à de nouveaux liens. Comment puis-je savoir cela, et ne pas sentir que vous ne reviendrez plus pour moi, que jamais vous ne serez à moi? Sa voix fut étouffée par ses soupirs.
—Vous croyez donc, dit Emilie, que l'affliction que j'éprouve vienne d'une affection légère et momentanée? Vous le croyez?
—Souffrir! interrompit Valancourt, souffrir pour moi! ô Emilie, qu'elles sont douces, qu'elles sont amères ces paroles! Je ne dois pas douter de votre constance; et pourtant, telle est l'inconséquence du véritable amour, il est toujours prêt à accueillir le soupçon; lors même que la raison le réprouve, il voudrait toujours une assurance nouvelle.
A présent je vous vois, à présent je vous tiens dans mes bras. Encore quelques moments, et ce ne sera plus qu'un songe: je regarderai, et je ne vous verrai point; j'essayerai de recueillir vos traits, et l'imagination affaiblira votre image; j'écouterai vos accents, et ma mémoire même les taira. Je ne puis, non, je ne puis vous quitter. Pourquoi confierions-nous le bonheur de notre vie à la volonté de ceux qui n'ont pas le droit de le détruire, et qui ne peuvent y contribuer qu'en vous donnant à moi? O Emilie! osez vous fier à votre cœur; osez être à moi pour toujours! Sa voix tremblait; il se tut. Emilie pleurait et gardait le silence. Valancourt lui proposa de se marier à l'instant; elle quitterait, au point du jour, la maison de madame Montoni, et le suivrait à l'église des Augustins, où un prêtre les attendrait pour les unir.
Emilie se tut encore: le silence avec lequel elle écoutait une proposition que dictaient l'amour et le désespoir, dans un moment où elle était à peine libre de la rejeter, quand son cœur était attendri de la douleur d'une séparation qui pouvait être éternelle, quand sa raison était en proie aux illusions de l'amour et de la terreur, ce silence encourageait les espérances de Valancourt. Parlez, mon Emilie, lui disait-il avec ardeur, laissez-moi entendre votre voix, laissez-moi entendre de vous la confirmation de mon destin. Elle restait muette, ses joues étaient glacées, ses sens étaient prêts à défaillir; cependant elle n'en perdit pas l'usage.
Emilie, fort agitée, ne quitta pas Valancourt; mais elle le fit sortir du pavillon: ils se promenèrent sur la terrasse, et Valancourt continua:
Ce Montoni, j'ai entendu des bruits étranges à son sujet. Etes-vous certaine qu'il est de la famille de madame Quesnel, et que sa fortune est ce qu'elle paraît être?
—Je n'ai pas de raisons pour en douter, reprit Emilie avec crainte; je suis sûre du premier point; je n'ai aucun moyen de juger de l'autre, et je vous prie de me dire ce que vous en savez.
—Je le ferai sûrement, mais cette information est très-imparfaite et très-peu satisfaisante. Le hasard m'a fait rencontrer un Italien qui parlait à quelqu'un de ce Montoni: ils parlaient de son mariage, et l'Italien disait que si c'était celui qu'il imaginait, madame Chéron ne se trouverait pas fort heureuse. Il continua d'en parler avec très-peu de considération, mais en termes très-généraux, et donna quelques ouvertures sur son caractère, qui excitèrent ma curiosité. Je hasardai quelques questions; il fut réservé dans ses réponses, et après avoir hésité quelque temps, il avoua que Montoni, d'après le bruit public, était un homme perdu quant à la fortune et à la réputation. Il dit quelque chose d'un château que possède Montoni au milieu des Apennins, et de quelques circonstances relatives à son premier genre de vie: je le pressai d'autant plus; mais le vif intérêt que je mettais à mes questions fut, je crois, trop visible, et l'alarma. Aucune prière ne put le déterminer à m'expliquer les circonstances auxquelles il avait fait allusion, ou à m'en dire davantage sur Montoni; je lui observai que, si Montoni possédait un château dans les Apennins, cela semblait indiquer quelque naissance, et balancer la supposition de sa ruine. Il secoua la tête, et fit un geste très-significatif; mais il ne répondit point.
L'espérance d'en tirer quelque chose de plus positif me retint auprès de lui fort longtemps: je revins plusieurs fois à la charge, mais l'Italien s'enveloppa de la plus entière réserve. Il me dit que ce qu'il avait rapporté n'était que le résultat d'un bruit vague; que la haine et la malignité forgeaient souvent de semblables histoires, et qu'il y fallait peu compter. Je fus contraint de renoncer à en apprendre davantage, puisque l'Italien semblait alarmé des conséquences de son indiscrétion: il me fallut rester dans mon incertitude sur un sujet où l'incertitude est presque insupportable. Songez, mon Emilie, à ce que je dois souffrir; je vous vois partir pour une terre étrangère avec un homme d'un caractère aussi suspect que l'est celui de ce Montoni: mais je ne veux pas vous alarmer sans nécessité; il est possible, comme l'a dit l'Italien, que ce Montoni ne soit pas celui dont il parlait, et pourtant, Emilie, réfléchissez encore avant que de vous confier à lui. Oh! je ne devrais plus vous parler. J'oublie, je le sens, toutes les raisons qui m'ont fait tout à l'heure abandonner mes espérances, et renoncer au désir de vous posséder à l'instant.