Les arbres qui bordaient la route et formaient une ligne de perspective avec les lointains prolongés, étaient près d'en ôter la vue; mais les montagnes bleues se distinguaient encore à travers le feuillage, et Emilie ne quitta pas la portière qu'elle ne les eût absolument perdues de vue.

Un autre objet s'empara bientôt de son attention. Elle avait à peine remarqué un homme qui marchait le long du chemin avec un chapeau rabattu, mais orné d'un plumet militaire. Au bruit des roues, il se retourna; elle reconnut Valancourt. Il fit un signe, s'approcha de la voiture, et par la portière lui mit une lettre dans la main. Il s'efforça de sourire à travers le désespoir qui se peignait sur son visage; ce sourire sembla imprimé pour jamais dans l'âme d'Emilie; elle s'élança à la portière, et le vit sur un petit tertre, appuyé contre de grands arbres qui l'ombrageaient. Il suivit des yeux la voiture et tendit les bras; elle continua de le regarder jusqu'à ce que l'éloignement eût effacé ses traits et que la route, en tournant, l'eût absolument privée de le voir.

On s'arrêta à un château pour y prendre le signor Cavigni, et les voyageurs suivirent les plaines du Languedoc. Emilie était reléguée, sans égards, avec la femme de chambre de madame Montoni, dans la seconde voiture. La présence de cette fille l'empêcha de lire la lettre de Valancourt. Elle ne voulait pas exposer l'émotion qu'elle en recevrait à l'observation de personne. Néanmoins, tel était son désir de savourer ce dernier adieu, que sa main tremblante fut mille fois au moment d'en rompre le cachet.

Il est inutile de dire avec quelle émotion Emilie attendit toute la soirée le coucher du soleil: elle le vit décliner sur des plaines à perte de vue, elle le vit descendre et s'abaisser sur les lieux que Valancourt habitait. Après ce moment, son esprit fut plus calme et plus résigné; depuis le mariage de Montoni et de sa tante, elle ne s'était pas encore sentie si tranquille.

Pendant plusieurs jours les voyageurs traversèrent le Languedoc; ils entrèrent en Dauphiné. Après quelque trajet dans les montagnes de cette province romantique, ils quittèrent leurs voitures et commencèrent à monter les Alpes. Ici, des scènes si sublimes s'offrirent à leurs yeux, que les couleurs du langage ne devraient pas oser les peindre. Ces nouvelles, ces étonnantes images occupèrent à tel point Emilie, qu'elles écartèrent quelquefois l'idée constante de Valancourt; plus souvent elles la rappelaient, elles ramenaient à son souvenir la vue des Pyrénées, qu'ils avaient admirées ensemble, et dont elle croyait alors que rien ne surpassait la beauté.

Pendant les premiers jours de ce voyage à travers les Alpes, la scène présentait le mélange surprenant des déserts et des habitations, de la culture et des friches. Au bord d'effrayants précipices, dans le creux de ces rochers, au-dessous desquels on voyait flotter des nuages, on découvrait des villages, des clochers, des monastères. De verts pâturages, de riches vignobles, nuançaient leurs teintes, au pied de rocs perpendiculaires dont les pointes de marbre ou de granit se couronnaient de bruyères, ou ne montraient que des roches massives entassées les unes sur les autres, terminées par des monceaux de neige, et d'où s'élançaient les torrents qui grondaient au fond de la vallée.

La neige n'était pas encore fondue sur les hauteurs du mont Cénis, que les voyageurs traversèrent; mais Emilie, en observant le lac de glace et la vaste plaine qu'entouraient ces rocs brisés, se représenta facilement la beauté dont ils s'orneraient quand la neige aurait disparu.

En descendant du côté de l'Italie, les précipices devinrent plus effroyables, les aspects plus sauvages, plus majestueux; Emilie ne se lassait point de regarder les sommets neigeux des montagnes aux différentes époques du jour: ils rougissaient avec la lumière du matin, et s'enflammaient à midi; le soir ils se revêtaient de pourpre; les traces de l'homme ne se reconnaissaient qu'à la simple flûte du berger, au cor du chasseur, ou à l'aspect d'un pont hardi jeté sur le torrent pour emporter le chasseur sur les pas du chamois fugitif.

Madame Montoni n'était qu'effrayée en regardant les précipices au bord desquels les porteurs couraient avec autant de légèreté que de vitesse, et bondissaient comme des chamois; Emilie frissonnait aussi, mais ses craintes étaient mêlées de tant de ravissement, d'admiration, d'étonnement et de respect, qu'elle n'avait jamais rien éprouvé de semblable.

Les porteurs s'arrêtèrent pour reprendre haleine, et les voyageurs s'assirent sur la pointe d'un rocher. Montoni et Cavigni renouvelèrent une dispute sur le passage d'Annibal à travers les Alpes; Montoni prétendait qu'il était entré par le mont Cénis, et Cavigni soutenait que c'était par le mont Saint-Bernard. Cette contestation présenta à l'imagination d'Emilie tout ce qu'il avait dû souffrir dans cette hardie et périlleuse aventure.