La musique que les voyageurs avaient d'abord entendue passa près de la barque de Montoni dans une des gondoles qu'on voyait errer sur la mer au clair de la lune, et tous les brillants acteurs allaient prendre le frais du soir. Presque toutes avaient leurs musiques. Le bruit des vagues sur lesquelles on voguait, le battement mesuré des rames sur les flots écumants, y joignaient un charme particulier. Emilie regardait, écoutait, et se croyait au temple des fées. Madame Montoni même éprouvait du plaisir. Montoni se félicitait d'être enfin de retour à Venise: il l'appelait la première ville du monde, et Cavigni était plus sémillant et plus animé qu'à l'ordinaire.
La barque passa sur le grand canal où la maison de Montoni était située. En voguant toujours, les palais de Sansovino et Palladio déployèrent aux yeux d'Emilie un genre de beauté et de grandeur dont son imagination même n'avait pu se former l'idée. L'air n'était agité que par des sons doux, que répétaient les échos du canal; et des groupes de masques dansant au clair de lune réalisaient les brillantes fictions de la féerie.
La barque s'arrêta devant le portique d'une grande maison, et les voyageurs débarquèrent. La terrasse les conduisit, par un escalier de marbre, dans un salon dont la magnificence étonna Emilie. Les murs et les lambris étaient ornés de peintures à fresque. Des lampes d'argent, suspendues à des chaînes de même métal, illuminaient l'appartement. Le plancher était couvert de nattes indiennes, peintes de mille couleurs. La draperie des jalousies était de soie vert pâle, brodée d'or, enrichie de franges vertes et or. Le balcon s'ouvrait sur le grand canal. Emilie, frappée du caractère sombre de Montoni, regardait avec surprise le luxe et l'élégance de son ameublement. Elle se rappelait avec étonnement qu'on l'avait représenté comme un homme ruiné. Ah! se disait-elle, si Valancourt voyait cette maison, quelle paix il ressentirait! comme il serait convaincu de la fausseté des rapports!
Madame Montoni prit les airs d'une princesse; Montoni, impatient et contrarié, n'eut pas même la civilité de la saluer et de la complimenter à son entrée dans la maison.
A peine arrivé, il commanda la gondole, et sortit avec Cavigni pour prendre part aux plaisirs de la soirée. Madame Montoni devint alors et sérieuse et pensive: Emilie, que tout enchantait, s'efforça de l'égayer; mais la réflexion chez madame Montoni ne subjuguait ni le caprice ni l'humeur, et ses réponses en furent tellement remplies, qu'Emilie renonçant au projet de la distraire, alla se placer à la fenêtre pour jouir elle-même d'un spectacle si nouveau et si charmant.
Le premier objet qui attira son attention fut un groupe de danseurs que menaient une guitare et d'autres instruments. La fille qui tenait la guitare, et celle qui frappait le tambourin, dansaient elles-mêmes avec beaucoup de légèreté, de grâce et de gaieté. Après ceux-ci vinrent des masques: les uns étaient en gondoliers, d'autres en ménétriers; ils chantaient en parties, accompagnés de peu d'instruments. Ils s'arrêtèrent à quelque distance du portique, et dans leurs chants Emilie reconnut des vers de l'Arioste; ils chantaient les guerres des Maures contre Charlemagne et les malheurs du paladin Roland. La mesure changea et fit place à la douce mélancolie de Pétrarque; la magie de ses douloureux accents était encore soutenue d'une musique et d'une expression italienne, et le clair de lune mettait le comble à cet enchantement.
Emilie ressentait un profond enthousiasme; ses larmes coulaient en silence, et son imagination la ramenait en France auprès de Valancourt; elle vit avec regret s'éloigner les musiciens, et son attention les suivit jusqu'à ce que toute l'harmonie se fût successivement évanouie dans les airs. Emilie resta plongée dans une tranquillité pensive.
D'autres sons bientôt la rendirent encore attentive: c'était une majestueuse harmonie de cors. Elle observa que les gondoles se rangeaient en file sur les bords du canal; elle releva son voile et s'avança sur le balcon; elle reconnut dans la perspective du canal une espèce de procession qui flottait sur la surface des eaux; à mesure qu'elle approchait, les cors et d'autres instruments se mêlèrent. Bientôt après les déités fabuleuses de la ville semblèrent s'élever des eaux. Neptune, avec Venise son épouse, s'avançait sur la plaine liquide, entouré des tritons et des nymphes de la mer. La bizarre magnificence de ce spectacle semblait avoir subitement réalisé toutes les visions des poëtes; les riantes images dont l'âme d'Emilie se trouvait remplie, s'y conservèrent encore longtemps après que la troupe se fut écoulée.
Après le souper, sa tante veilla longtemps, mais Montoni ne revint pas. Si Emilie avait admiré la magnificence du salon, elle ne fut pas moins surprise en observant l'air nu et dégradé de tous les appartements qu'elle traversa pour gagner sa chambre: elle vit une longue suite de grandes pièces dont le délabrement indiquait assez qu'elles n'étaient pas occupées depuis longtemps: c'étaient, sur quelques murailles, les lambeaux fanés d'une ancienne tapisserie; sur d'autres, quelques peintures à fresque presque enlevées par l'humidité, et dont les couleurs et le dessin étaient presque entièrement effacés. A la fin, elle atteignit sa chambre, spacieuse, élevée, dégarnie comme le reste; elle avait de hautes jalousies sur la mer. Cet appartement lui forma de sombres idées, mais la vue de la mer les dissipa.