Montoni et son compagnon n'étaient pas de retour à la maison, quand l'aube du jour rougit les flots: les groupes charmants des danseurs se dispersèrent avec le matin, comme autant d'esprits fantastiques. Montoni avait été occupé ailleurs, son âme était peu susceptible de volupté frivole. Il se plaisait dans le développement des passions énergiques; les difficultés, les tempêtes de la vie qui renversent le bonheur des autres, ranimaient tous les ressorts de son âme, et lui procuraient les seules jouissances dont il fût capable. Sans un extrême intérêt, la vie n'était pour lui qu'un sommeil. Quand un intérêt réel lui manquait, il s'en formait d'artificiels, jusqu'à ce que, l'habitude venant à les dénaturer, ils cessassent d'être fictifs: tel était l'amour du jeu. Il ne s'y était d'abord livré que pour se tirer de l'inaction et de la langueur, et il y avait persisté avec toute l'ardeur d'une passion opiniâtre. C'est à jouer qu'il avait passé la nuit avec Cavigni, dans une société de jeunes gens qui avaient plus d'écus que d'aïeux, et plus de vices encore que d'argent. Montoni méprisait la plupart de ces gens, plutôt pour la faiblesse de leurs talents que pour la bassesse de leurs inclinations; il ne se les associait que pour en faire les instruments de ses desseins. Dans ce nombre, cependant, il s'en trouvait de plus habiles, et Montoni les admettait à son intimité; mais encore conservait-il à leur égard cet air hautain et décidé qui commande la soumission aux esprits lâches ou timides, et qui excite la haine et la fierté des esprits élevés. Il avait donc de nombreux et de mortels ennemis; mais l'ancienneté de leur haine était la preuve de sa puissance; et, comme la puissance était son unique but, il était plus glorieux d'une haine semblable que de toute l'estime qu'on aurait pu lui témoigner. Il dédaignait un sentiment aussi modéré que celui de l'estime, et se serait méprisé lui-même s'il s'était cru capable de s'en contenter. Dans le petit nombre de ceux qu'il distinguait étaient les signors Bertolini, Orsino et Verezzi. Le premier avait un caractère gai, des passions vives; il était d'une dissipation, d'une extravagance sans bornes; mais d'ailleurs généreux, brave et confiant. Orsino, réservé, hautain, aimait le pouvoir plus que l'ostentation: son naturel était cruel et soupçonneux; il ressentait vivement une injure, et la vengeance ne lui laissait point de repos. Pénétrant, fécond en ressources, patient, constant dans sa persévérance, il savait maîtriser ses traits et ses passions. L'orgueil, la vengeance, l'avarice, étaient presque les seules qu'il connût; peu de considérations avaient le pouvoir de l'arrêter, peu d'obstacles pouvaient éluder la profondeur de ses stratagèmes. Cet homme était surtout le favori de Montoni. Verezzi ne manquait pas de talents; la violence de son imagination le rendait esclave des passions opposées. Il était gai, voluptueux, entreprenant; il n'avait néanmoins ni suite ni vrai courage, et le plus vil égoïsme était l'unique principe de ses actions. Prompt dans ses projets, pétulant dans ses espérances, le premier pressé d'entreprendre et d'abandonner, non-seulement ses plans mais ceux des autres; orgueilleux, impétueux, révolté contre toute espèce de subordination; et ceux pourtant qui connaissaient à fond son caractère et qui savaient diriger ses passions, le menaient comme un enfant. Tels étaient les amis que Montoni introduisit dans sa maison et admit à sa table, dès le lendemain de son arrivée à Venise. Il y avait aussi parmi eux un noble Vénitien, appelé le comte Morano, et une signora Livona, que Montoni présenta à sa femme comme une personne d'un mérite distingué. Elle était venue le matin, pour la féliciter de son arrivée, et on l'avait invitée à dîner.
Morano.
Madame Montoni reçut de très-mauvaise grâce les compliments des signors. Il suffisait, pour lui déplaire, qu'ils fussent les amis de son époux; elle les haïssait encore, parce qu'elle les accusait d'avoir contribué à le retenir dehors toute la nuit précédente. Enfin elle leur portait envie, parce que, bien convaincue de son peu d'influence sur Montoni, elle supposait qu'il préférait leur société à la sienne. Le rang du comte Morano lui valut un accueil qu'elle refusait à tout le reste; son maintien, ses manières dédaigneuses, la recherche extravagante de sa parure (elle n'avait pas encore adopté le costume vénitien), contrastaient fortement avec la beauté, la modestie, la douceur, la simplicité de sa nièce. Emilie observait avec plus d'attention que de plaisir la société qui l'entourait: la beauté, néanmoins, les grâces séduisantes de la signora Livona, l'attirèrent involontairement; la douceur de ses accents, son air de complaisance, réveillèrent dans le cœur d'Emilie les affections aimables qui semblaient sommeiller depuis longtemps. Pour profiter de la fraîcheur de la soirée, toute la compagnie s'embarqua dans la gondole de Montoni: le rouge brillant du couchant colorait encore les vagues et s'affaiblissait à l'occident; les dernières teintes semblaient se dégrader avec lenteur, tandis que le bleu foncé de la voûte céleste commençait à briller d'étoiles. Emilie se livrait à des émotions aussi douces qu'elles étaient sérieuses; le calme de la mer sur laquelle elle voguait, les images qui venaient s'y peindre, un nouveau ciel, des étoiles répétées dans les flots, l'esquisse rembrunie des tours et des portiques, le silence enfin de cette heure avancée, qu'interrompaient seulement le battement d'une vague et les sons imparfaits d'une musique éloignée; tout élevait ses pensées. Des larmes s'échappaient de ses yeux; les rayons de la lune, qui prenaient plus de force à mesure que les ombres s'étendaient, jetaient alors sur elle leur éclat argentin. A demi couverte d'un voile noir, sa figure en recevait une inimitable douceur.
Le comte Morano, assis près d'Emilie, et, qui l'avait considérée en silence, prit tout à coup son luth; il en toucha les cordes en chantant d'une voix flatteuse un rondeau plein de mélancolie.
Quand il eut fini, il donna le luth à Emilie. En s'accompagnant sur cet instrument, elle chanta une petite romance, puis une chanson populaire de son pays, avec beaucoup de goût et de simplicité; mais ce chant qu'elle aimait ramena vivement son imagination à des souvenirs affligeants: alors sa voix tremblante expira sur ses lèvres, et les cordes du luth ne résonnèrent plus sous sa main. Honteuse enfin de l'émotion qui l'avait trahie, elle passa subitement à une chanson si gaie, si légère, que des pas de danse semblaient répondre à toutes les notes. Bravissimo! s'écria son auditoire; et l'air fut redemandé. Au milieu des compliments qu'on lui fit, ceux du comte ne furent pas les moins empressés; ils duraient encore quand Emilie passa le luth à la signora Livona, qui s'en servit avec tout le goût italien.
Le comte, Emilie, Cavigni et la signora chantèrent ensuite des canzonnettes, accompagnés de deux luths et de quelques autres instruments. Quelquefois les instruments cessaient, et les voix, dans un parfait accord, s'adoucissaient jusqu'au dernier degré; elles se relevaient après une pause: les instruments reprenaient successivement, et le chœur général faisait retentir les airs.
Pendant ce temps, Montoni, las de cette musique, réfléchissait au moyen de se dégager de la partie, pour suivre ceux qui voudraient aller au jeu dans un casin. Il proposa de retourner au rivage: Orsino l'appuya de grand cœur; mais le comte et tous les autres s'y opposèrent avec vivacité.
Montoni méditait de nouveau comment il pourrait se dispenser d'accompagner le comte plus longtemps: les gondoliers d'un bateau vide, et qui revenait à Venise, passèrent à côté du sien. Sans se tourmenter plus longtemps d'une excuse, il saisit l'occasion, et, confiant les dames aux soins de ses amis, il partit avec Orsino. Emilie, pour la première fois, le vit sortir avec regret; elle regardait sa présence comme une protection, sans bien savoir ce qu'elle avait à craindre. Il prit terre à la place Saint-Marc, et courant au casin, il se perdit dans la foule des joueurs.
Le comte avait secrètement fait partir un de ses gens dans le bateau de Montoni: il avait demandé sa gondole et ses musiciens. Emilie, qui ne savait rien de ses projets, entendit les joyeuses chansons des gondoliers qui s'approchaient, et qui, placés au bord de leur bateau, troublaient avec leurs rames les flots d'argent où se peignait la lune: bientôt elle distingua le son des instruments, une symphonie bruyante partit; à l'instant même les bateaux se rencontrèrent, les gondoliers les unirent; le comte alors expliqua tout, et l'on passa dans sa gondole, que décoraient des ornements du meilleur goût.