«Je viens d'apprendre une circonstance qui détruit à la fois toutes mes illusions. Elle me résigne à la nécessité de rejoindre mon régiment. Je ne puis plus errer sous ces ombrages chéris où je vous trouvais en pensée. La vallée est louée. J'ai lieu de croire que c'est à votre insu, d'après ce que Thérèse m'a dit ce matin, et c'est pour cela que je vous en parle. Elle fondait en larmes en me racontant qu'elle allait quitter le service de sa chère maîtresse et le château où elle avait passé tant d'années heureuses: et tout ceci, ajoutait-elle, sans une lettre de mademoiselle qui m'en adoucisse la douleur. C'est l'ouvrage de M. Quesnel; et j'ose dire qu'elle ignore elle-même tout ce qui va se passer ici.

«Thérèse m'apprit qu'elle avait reçu une lettre de lui. Il lui annonçait que le château était loué; qu'on n'avait plus besoin de ses services, et qu'elle eût à déloger dans la semaine où elle recevrait cette nouvelle.»

Cette lettre fit verser bien des larmes à Emilie, mais des larmes de tendresse et de satisfaction, en apprenant que Valancourt se portait bien, et que l'absence ni le temps n'avaient effacé son image. Cette lettre était remplie de choses qui la touchèrent. Avec quelle sensibilité Valancourt racontait ses visites à la vallée, rendait compte des émotions délicates que ce lieu réveillait en lui! Elle eut bien de la peine à se distraire de Valancourt. Quant à l'avis qu'il lui donnait sur la vallée, elle était surprise et blessée que M. Quesnel eut loué son habitation sans daigner même la consulter. Ce procédé montrait assez à quel point il croyait son autorité absolue, et ses pouvoirs illimités dans le maniement de ses affaires.

Emilie pleurait amèrement en faisant ces réflexions. Elle chercha ce qu'elle pouvait faire pour Thérèse, comment elle s'expliquerait à ce sujet avec M. Quesnel. Elle craignait beaucoup que son âme glacée ne sentît rien. Elle voulut s'informer si, dans ses lettres à Montoni, M. Quesnel faisait mention de ses affaires, et bientôt Montoni lui en fournit l'occasion: il la fit prier de passer dans son cabinet. Elle ne doutait pas qu'il n'eût à lui communiquer la partie de la lettre de M. Quesnel, relative à son opération de la vallée; elle s'y rendit promptement. Il était seul.

J'écrivais à M. Quesnel, lui dit-il quand elle parut; c'est une réponse à la lettre que j'en ai reçue dernièrement. Je désirais vous entretenir sur un article de cette lettre.

—Je désirais aussi, monsieur, vous entretenir à ce sujet, répondit Emilie.

—C'est une chose très-intéressante pour vous, reprit Montoni; vous la voyez, sans doute, sous le même rapport que moi; car on ne peut l'envisager sous aucun autre: vous conviendrez que toute objection fondée sur le sentiment, comme on l'appelle, doit céder à des considérations d'un avantage plus solide.

—En accordant ceci, dit Emilie modestement, il me semble que les considérations d'humanité doivent entrer aussi dans le calcul; mais je crains qu'il ne soit trop tard pour délibérer sur ce plan, et je regrette qu'il ne soit plus en mon pouvoir de le rejeter.

—Il est trop tard, dit Montoni; mais je suis bien aise de voir que vous vous soumettez à la raison et à la nécessité, sans vous livrer à des plaintes inutiles. J'applaudis singulièrement à cette conduite; elle annonce une force d'âme dont votre sexe est rarement capable. Quand vous aurez quelques années de plus, vous reconnaîtrez le service que vos amis vous rendent en vous retirant des romanesques illusions du sentiment; vous les regarderez comme des lisières d'enfance qu'il faudrait briser en sortant de nourrice. Je n'ai pas fermé ma lettre, et vous pouvez y ajouter quelques lignes pour informer votre oncle de votre consentement: vous le verrez bientôt. Mon intention est de vous mener à Miarenti sous peu de jours avec madame Montoni; vous pourrez causer de cette affaire.

Emilie écrivit sur le dos du papier les lignes suivantes: