«Il est à présent inutile, monsieur, de vous présenter des observations sur l'objet dont le signor Montoni m'apprend qu'il vous écrit. J'aurais pu désirer qu'on eût conclu l'affaire moins précipitamment; cela m'aurait donné du temps pour vaincre ce que le signor appelle des préjugés, et dont le poids accable mon cœur. Puisque la chose est faite, je m'y soumets; mais, malgré ma soumission, j'ai bien des choses à dire sur d'autres points relatifs au même sujet, et je les réserve pour le moment où j'aurai l'honneur de vous voir. Je vous prie, monsieur, en attendant, de vouloir bien prendre soin de la pauvre Thérèse, en considération, monsieur, de votre nièce affectionnée

«Emilie Saint-Aubert.»

Montoni sourit ironiquement à ce qu'avait écrit Emilie, mais il ne lui fit aucune objection. Elle se retira dans son appartement, et commença une lettre pour Valancourt; elle y rapportait les particularités de son voyage et son arrivée à Venise. Elle y décrivait les scènes les plus frappantes de son passage des Alpes, ses émotions à la première vue de l'Italie, les mœurs et le caractère du peuple qui l'entourait, et quelques détails sur la conduite de Montoni. Elle évita de nommer le comte Morano; elle parla bien moins encore de la déclaration qu'il avait faite; elle savait combien le véritable amour est prompt à s'effrayer.

Le jour suivant, le comte dîna chez Montoni; il était d'une rare gaieté. Emilie remarqua, dans ses manières avec elle, un air de confiance et de joie qu'il n'avait jamais eu: elle s'efforça de le réprimer en redoublant sa froideur habituelle, mais elle n'y réussit pas. Il parut épier l'occasion de l'entretenir sans témoins; mais Emilie lui répliqua toujours qu'elle ne voulait rien entendre de ce qu'il ne voulait pas dire tout haut.

Sur le soir, madame Montoni et sa société allèrent se promener sur la mer; le comte en conduisant Emilie à son zendaletto, porta sa main jusqu'à ses lèvres, et la remercia de la condescendance qu'elle avait daigné lui montrer. Emilie, surprise et mécontente, se hâta de retirer sa main, et crut qu'il plaisantait. Mais, quand au bas de la terrasse elle vit à la livrée que c'était le zendaletto du comte, et que le reste de la société, s'étant arrêté dans les gondoles, était au moment de partir, elle résolut de ne point souffrir un entretien particulier, elle lui donna le bonsoir et retourna vers le portique. Le comte la suivit, priant et suppliant Montoni, qui parut et fit trêve aux sollicitations. Il prit Emilie par la main, et la mena au zendaletto; Emilie priait tout bas Montoni de considérer l'inconvenance de cette démarche.

—Ce caprice est intolérable, dit-il, et je n'y céderai point. Je ne vois ici nulle inconvenance.

De ce moment, l'éloignement d'Emilie pour le comte devint une sorte d'horreur; l'audace inconcevable avec laquelle il continuait de la poursuivre en dépit de son refus, l'indifférence qu'il témoignait pour son opinion particulière, tant que Montoni favoriserait ses prétentions, tout se réunissait pour augmenter l'excessive répugnance qu'elle n'avait jamais cessé de ressentir pour lui. Elle fut pourtant un peu moins mécontente en apprenant que Montoni serait de la partie. Il se mit d'un côté, Morano se plaça de l'autre; on ne dit pas un mot pendant que les gondoliers préparaient leurs rames. Emilie frémissait de l'entretien qui suivrait ce silence; elle eut enfin assez de courage pour le rompre par quelques paroles oiseuses, à dessein de prévenir les beaux discours de l'un et les reproches de l'autre.

—J'étais impatient, lui dit le comte, de vous exprimer la reconnaissance que j'ai de vos bontés; mais je dois aussi des remercîments au signor Montoni, qui m'a procuré l'occasion que je désirais si vivement.

Emilie regarda le comte avec un mélange de surprise et de mécontentement.

—Quoi donc! continua-t-il, voudriez-vous diminuer le charme de ce moment délicieux? Pourquoi me rejeter dans les perplexités du doute, et démentir, par vos regards, la faveur de vos dernières déclarations? Vous ne pouvez douter de ma sincérité, de toute l'ardeur de ma passion. Il est inutile, charmante Emilie, sans doute il est bien inutile que vous cherchiez plus longtemps à déguiser vos sentiments.