La lumière du jour chassa de l'esprit d'Emilie les vapeurs de la superstition, mais non pas celles de la crainte. Elle se leva, et pour distraire son esprit de ces importunes idées, elle se força à s'occuper des objets extérieurs. Elle contempla de sa fenêtre les sauvages grandeurs qui s'offraient à sa vue; les montagnes qui s'entassaient les unes sur les autres et ne laissaient entrevoir que d'étroites vallées qu'ombrageaient d'épaisses forêts. Les vastes remparts du château, ses servitudes, ses bâtiments divers s'étendaient le long d'un roc escarpé au pied duquel un torrent jaillissant avec bruit, se précipitait sous de vieux sapins dans une gorge profonde. Un léger brouillard occupait le fond des vallées lointaines; et se dissipant par degrés aux rayons du soleil, découvrait l'un après l'autre les arbres, les coteaux, les troupeaux et leurs conducteurs.
C'était en contemplant ces admirables aspects qu'Emilie cherchait à se distraire, et ce ne fut pas sans succès; la fraîcheur du matin contribuait à la ranimer. Elle éleva ses pensées vers le ciel; elle s'y sentait toujours plus disposée quand elle goûtait la sublimité de la nature et que son esprit recouvrait ses forces.
Quand elle se retira de la fenêtre, ses yeux se tournèrent sur la porte qu'elle avait, la nuit précédente, assurée avec tant de soin. Elle se détermina à en examiner l'issue; mais en se rapprochant pour écarter les chaises, elle s'aperçut que déjà elles l'étaient un peu. Sa surprise ne peut s'imaginer, quand, l'instant d'après, elle vit la porte toute fermée. Elle fut frappée comme si elle eût vu une apparition. La porte sur le corridor était fermée comme elle l'avait laissée; mais l'autre porte qu'on ne pouvait assujettir qu'à l'extérieur avait nécessairement été verrouillée pendant la nuit. Elle s'affecta sérieusement de l'idée de coucher encore dans une chambre où il était si facile de pénétrer, et si loin de tout genre de secours; elle se décida à en faire part à madame Montoni, et à demander à changer de chambre.
Après quelque difficulté, elle retrouva son chemin jusqu'au grand vestibule et à la salle du soir précédent, dans laquelle était servi le déjeuner. Sa tante était seule; Montoni était à parcourir les environs du château, à voir l'état des fortifications, et à causer avec Carlo. Emilie remarqua que sa tante avait pleuré, et son cœur s'attendrit pour elle avec un sentiment qui se montra dans ses manières encore plus que dans ses paroles. Elle évitait soigneusement de paraître s'apercevoir que sa tante fût malheureuse. Elle saisit le moment où Montoni était absent pour parler de la porte, demander un autre logement, et s'informer des motifs du voyage. Sur le premier point, sa tante la renvoya à Montoni, et refusa très-positivement de s'en mêler; sur le second, elle témoigna la plus entière ignorance.
Dans le dessein de réconcilier madame Montoni avec sa propre situation, Emilie se mit alors à louer la grandeur du château, le pays qui l'environnait, et s'efforça d'adoucir tout ce qui pouvait le rendre odieux. Si le malheur avait en quelque sorte rompu la dureté du caractère de madame Montoni, et lui avait appris dans ses souffrances à compatir à celles des autres, le caprice, la domination que la nature avait mis dans son cœur n'en étaient point encore bannis. Elle ne put se refuser au plaisir de tyranniser l'innocente et triste Emilie, en jetant du ridicule sur un goût qui n'était pas le sien.
Son discours satirique fut néanmoins interrompu par l'arrivée de Montoni; et sa physionomie prit un mélange de ressentiment et de crainte. Montoni se mit à table sans paraître s'apercevoir qu'il y eût quelqu'un autour de lui.
Emilie, qui l'observait en silence, vit dans ses traits une expression plus sombre et plus sévère que de coutume. Le déjeuner se passa dans le silence, jusqu'au moment où Emilie risqua de demander un autre appartement et rapporta les motifs de sa demande.
—Je n'ai pas le temps de m'arrêter à de pareilles misères, dit Montoni; cette chambre vous a été destinée, et vous devez vous en contenter. Il n'est pas vraisemblable que personne ait pris la peine d'aller monter un escalier pour l'intérêt de fermer une porte. Si elle ne l'était pas quand vous entrâtes, le vent a fort bien pu faire glisser les verrous. Mais je ne sais pas pourquoi je m'occuperais d'une circonstance aussi frivole.
Une semblable explication ne pouvait nullement satisfaire Emilie. Elle avait remarqué que les verrous étaient fort rudes, et conséquemment n'avaient pu facilement se mouvoir. Elle s'interdit cette représentation, mais elle renouvela sa demande.
—Si vous voulez rester esclave de pareilles craintes, dit Montoni avec sévérité, abstenez-vous du moins d'en fatiguer les autres. Sachez vaincre toutes ces misères, et travaillez à fortifier votre âme. Il n'y a pas de plus méprisable existence que celle qu'empoisonne la frayeur. En prononçant ces mots, il regarda fixement madame Montoni: elle rougit excessivement, et garda toujours le silence. Emilie, offensée et fortement déconcertée, trouvait alors ses craintes trop naturelles pour mériter de tels sarcasmes. Mais s'apercevant que son chagrin ne l'empêcherait pas de les souffrir, elle fit effort pour s'en distraire.