Quand madame Montoni se fut retirée à sa toilette, Emilie tâcha de se distraire en examinant le grand château. Elle ouvrit une porte battante, et passa de la grande salle sur les remparts, qui, de trois côtés, bordaient les précipices. La quatrième face était gardée par les hautes murailles des cours, et par la voûte sous laquelle elle avait tourné la veille. La grandeur de ces larges remparts, et le paysage varié qu'ils dominaient, excitèrent son admiration. L'étendue des terrasses était telle, que, présentant le pays sous autant d'aspects différents, elle offrait comme autant de vues nouvelles. Elle s'arrêtait souvent pour contempler la gothique magnificence d'Udolphe, son orgueilleuse irrégularité, ses hautes tours, ses fortifications, ses fenêtres étroites et enfoncées, enfin ces beffrois nombreux placés au coin de chaque tourelle. Elle s'appuya sur le mur de la terrasse, et mesura de l'œil le gouffre effroyable d'un précipice, dont les noirs sommets des forêts dérobaient encore la profondeur. Partout où elle portait ses regards, c'étaient des pics de montagnes, des bois de sapin, et d'étroits défilés, qui s'enfonçaient dans les Apennins, et disparaissaient à la vue dans ces régions inaccessibles.

Elle était dans cette situation, quand elle vit Montoni, accompagné de deux hommes, qui gravissait un sentier taillé dans le roc vif. Il s'arrêta sur une éminence, considérant le rempart, et s'adressant à sa suite, il s'exprima avec un air et des gestes fort énergiques. Emilie s'aperçut que l'un de ces hommes était Carlo, que l'autre avait le costume d'un paysan, et qu'à lui seul s'adressaient les ordres de Montoni.

Elle se retira de la muraille et continua sa promenade. Tout à coup elle entendit le bruit de plusieurs carrosses, bientôt le retentissement de la grosse cloche, et il lui vint à l'esprit que le comte Morano arrivait; elle traversa rapidement les portes de la terrasse, prenant à la hâte le chemin de son appartement. A ce moment plusieurs personnes entrèrent dans la salle par la porte opposée: elle les vit à l'extrémité des arcades, et recula sur-le-champ; mais l'agitation de ses esprits, l'étendue de l'obscurité de la salle, l'avaient empêchée de distinguer les étrangers. Toutes ces craintes n'avaient qu'un objet; cet objet se présenta à elle; elle crut qu'elle avait vu le comte Morano.

Quand elle les vit hors de la salle, elle hasarda d'y rentrer, et remonta chez elle sans rencontrer personne; elle resta dans sa chambre, agitée de mille frayeurs et prêtant l'oreille au moindre bruit. Entendant, à la fin, des voix sur le rempart, elle courut à sa fenêtre, et reconnut Montoni qui se promenait avec le signor Cavigni; ils s'arrêtaient souvent, se regardaient l'un et l'autre, et leur conversation paraissait fort animée.

De plusieurs personnes qu'elle avait remarquées dans la salle, elle ne voyait que le seul Cavigni; ses alarmes s'augmentèrent bientôt en entendant marcher dans le corridor: elle s'attendait à un message du comte. Annette parut.

—Ah! mademoiselle, s'écria-t-elle, voilà le signor Cavigni arrivé. Que je suis donc contente de voir un visage chrétien dans cet endroit! il est si bon, il a toujours pris tant d'intérêt à moi! Le signor Verezzi y est aussi. Et qui croiriez-vous bien encore, mademoiselle?

—Je ne sais pas deviner, Annette; dites-moi vite.

—Devinez une fois, mademoiselle.

—Alors, dit Emilie, en essayant de se contenir, le comte Morano, je suppose.

—Sainte Vierge! s'écria Annette, vous vous trouvez mal, mademoiselle, vous allez vous évanouir! Je vais aller vous chercher de l'eau.